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Philippe Bourrinet

LA REPONSE DE LA GAUCHE COMMUNISTE GERMANO-HOLLANDAISE À «LA MALADIE INFANTILE DU COMMUNISME» DE LENINE (1920)

Posted on July 10 2013 by left-disorder

LA REPONSE DE LA GAUCHE COMMUNISTE GERMANO-HOLLANDAISE

À «LA MALADIE INFANTILE DU COMMUNISME» DE LENINE (1920)

Lorsque les délégués du KAPD Jan Appel et Franz Jung arrivèrent à Moscou, ils se virent remettre par Lénine en personne le manuscrit de L’Extrémisme de gauche, maladie infantile au sein du communisme, rédigé spécialement pour le IIe Congrès. La réponse de la Gauche hollandaise, par ses principaux représentants Herman Gorter et Anton Pannekoek, ne se fit pas attendre. Ce fut en fait Gorter qui fut chargé de faire la réponse à Lénine, dans une brochure éditée en hollandais, en allemand et en anglais. Gorter s’appuyait très largement sur le texte de Pannekoek, publié au printemps 1920 : Révolution mondiale et tactique communiste[1]. La brochure de Gorter, écrite en juillet 1920 servit de base à l’argumentation contre Trotsky, lors d’une séance de l’Exécutif de Moscou de novembre 1920[2]. De véritable réponse, il n’y eut pas. Trotsky sortit l’argument maintes fois utilisé par la suite : quel nombre êtes-vous pour pouvoir défendre vos positions? Il affirmait que «Gorter ne (parlait) qu’au nom d’un petit groupe qui n’exerce que peu d’influence sur le mouvement ouvrier occidental». Il cherchait à ridiculiser Gorter en ne voyant en lui qu’un doux poète : «(Gorter) parle de la révolution en poète». Au lieu d’une réponse politique, on avait une attaque en règle contre la personne de Gorter : ce dernier avait un point de vue «essentiellement individualiste et aristocratique». Gorter «(était) surtout un pessimiste. Il ne (croyait) pas à la révolution prolétarienne». Gorter «(avait) peur de la masse», etc.

Toutes ces accusations ne résistent guère à la lecture de la brochure de Gorter, qui – avec celle de Pannekoek – reste la critique la plus essentielle et la plus profonde qui ait été faite à la tactique de l’I.C. en 1920.

a. Cours historique et tactique opportuniste

Dans sa brochure, La maladie infantile du communisme, Lénine considérait que les «Gauches» cédaient à «l’impatience révolutionnaire», ce qui constituait une «maladie de croissance». Si cela pouvait s’appliquer aux Gauches anglaise et allemande, ce n’était certes le cas ni de la Gauche italienne[3] ni de la Gauche hollandaise. Pannekoek soulignait que «la révolution en Europe de l’Ouest (est) un processus de longue durée»[4]. Avant même que Lénine affirmât au IIe Congrès que «il n’existe pas de situation absolument sans issue»[5] pour la bourgeoisie, Pannekoek – en août 1919 – écrivait que «l’effondrement du capitalisme» ne signifiait pas l’impossibilité d’une reconstruction : «...il est très vraisemblable que le capitalisme puisse encore une fois se tirer de cette crise.»[6] La Gauche hollandaise était donc à l’opposé de conceptions immédiatistes, présentes dans l’I.C., qui voyaient dans la révolution un phénomène fatal. Si plus tard, à partir de 1922 – mais pour peu de temps[7] – Gorter se fit le chantre de la «théorie de la crise mortelle», défendue par la «tendance d’Essen» du KAPD, ce n’était nullement le cas en 1920.

Dans sa Réponse à Lénine, Gorter montrait que le cours historique vers la révolution mondiale en 1920 dépendait étroitement des conditions subjectives :

... l’exemple de l’Allemagne, de la Hongrie, de la Bavière, de l’Autriche, de la Pologne et des pays balkaniques nous enseignent que la crise et la misère ne suffisent pas. La plus épouvantable crise économique est là, et pourtant la révolution ne vient pas. Il doit y avoir encore un autre facteur qui amène la révolution à l’existence, et qui, s’il fait défaut, la fait avorter ou échouer. Ce facteur, c’est l’esprit de la masse.

Cet «esprit de la masse», Pannekoek – qui ne manquera pas de critiquer les formulations de Gorter qu’il jugeait trop idéalistes[8] – le nomme plus exactement conscience de classe. De cette conscience participent les avant-gardes du prolétariat qui déterminent et orientent le cours révolutionnaire. Or, souligne Gorter, «sauf en Allemagne, il n’existe nulle part une avant-garde véritable». Les révolutionnaires en Europe occidentale sont finalement en retard. Ils en sont «à ce point de vue au même stade que (les bolcheviks) en 1903». L’erreur des Russes dans l’I.C. a été de vouloir rattraper ce retard en cherchant des raccourcis tactiques, qui s’expriment dans une tactique opportuniste sacrifiant la clarté et le processus de développement organique au forcing de la croissance numérique à tout prix.

L’opportunisme dans la IIIe Internationale a pour cause la stagnation de la révolution et la faiblesse des partis communistes. C’est la défaite de 1919 et de 1920 en Allemagne, souligne Pannekoek, qui a entraîné la «division» dans le mouvement communiste en deux tendances : une tendance radicale qui défend les «principes nouveaux» et entend provoquer «un clivage net et clair»; une tendance opportuniste qui «fait ressortir ce qui unit plutôt que ce qui sépare». L’opportunisme est d’autant plus dangereux qu’il ne donne que trop souvent «dans la déclamation frénétique», et peut mener au putschisme en «tablant uniquement sur une grande action et une seule». Pannekoek avait visiblement en tête toute l’attitude de Wijnkoop, «radical de la phrase» par excellence, et celle de l’USPD, qui en janvier 1919 pousse à l’insurrection à Berlin. Une telle tendance qui «ne s’intéresse qu’à l’immédiat sans se soucier de l’avenir» et «reste à la surface des choses au lieu d’aller à la racine» souffrait de la maladie de l’immédiatisme.

La Gauche hollandaise retournait ainsi l’accusation de Lénine que la Gauche serait impatiente : la pire maladie du communisme, présente dans la droite, c’est l’immédiatisme dont le corollaire est l’impatience qui ne recherche que le succès instantané.

Il est intéressant de noter que, pourtant, Gorter et Pannekoek, qui analysent les racines de l’immédiatisme, en voient des causes différentes. Pour Gorter, il ne fait pas de doute que les bolcheviks russes en 1920 restent profondément révolutionnaires; ils se trompent en voulant «accélérer la révolution générale européenne»; il leur faut «tout de suite la participation de millions d’hommes». Pannekoek souligne au contraire que les bolcheviks jouent un rôle conservateur dans l’Internationale en s’identifiant à l’État russe et à «sa bureaucratie ouvrière Cet État, dont l’Internationale doit être rigoureusement indépendante, recherche un modus vivendi avec l’ouest, avec le risque de sacrifier l’intérêt de la révolution mondiale. Cette analyse préfigurait celle que fera la Gauche italienne quelques années après.

b. Le rôle du parti communiste; «masses et chefs»

Dans sa brochure, Lénine accusait la Gauche hollandaise et allemande d’avoir une mentalité de cercle et de «nier la nécessité du parti et de la discipline du parti». Ce qui était juste pour le courant de Rühle et les «conseillistes» hollandais des années 30, mais ne l’était nullement pour Gorter et le Pannekoek des années 1920[9].

Au contraire, chez les Hollandais, il y avait une grande importance donnée au rôle du parti, aussi bien avant que pendant la révolution. Mais le parti n’est pas une fin en soi; reprenant la conception de Rosa Luxemburg, les théoriciens hollandais affirment que les communistes «travaillent à la préparation de leur propre déclin»[10] dans la société communiste.

Le parti communiste ne pouvait être qu’un produit et une arme de la révolution. La définition du parti par Bordiga comme un programme et une volonté d’action se retrouvait aussi dans la Gauche hollandaise :

Un parti a pour tâche de propager à l’avance des connaissances claires, pour qu’apparaissent au sein des masses des éléments capables, dans ces moments-là, de savoir ce qu’il convient de faire et de juger de la situation par eux-mêmes. Et, pendant la révolution, le parti doit établir le programme, les mots d’ordre et les directives que les masses, agissant spontanément, reconnaissent comme justes, parce qu’elles y retrouvent sous une forme achevée, leurs propres buts révolutionnaires et parviennent, grâce à eux, à y voir plus clair.

La fonction du parti n’était donc pas seulement programmatique; c’était une fonction active de propagande et d’agitation. Même si les masses ouvrières agissaient spontanément, le parti ne tombait pas dans le spontanéisme, comme forme de suivisme de l’action de ces masses. Le parti n’était pas fondu dans la masse mais son avant-garde par ses mots d’ordre et ses directives. Le parti orientait et «dirigeait la lutte». Ce rôle de direction n’était pas un rôle d’état-major, où le parti commanderait la classe à la façon d’une armée. Le parti ne commandait pas mais dirigeait la révolution. La révolution ne se décrète pas; elle est «l’œuvre des masses» et se «déclenche spontanément». Si certaines actions du parti pleuvaient être le point de départ de la révolution – «cela n’arrive que rarement toutefois» – le facteur décisif était la germination de la conscience de classe, qui préparait les actions spontanées du prolétariat. Il n’y avait donc pas de génération spontanée de la révolution mais un cheminement de la conscience de classe qui la déterminait. Ce sont «les facteurs psychiques profondément enfouis dans l’inconscient des masses» qui créaient la spontanéité apparente de l’activité révolutionnaire. La fonction du parti était précisément de «toujours agir et parler de manière à réveiller et fortifier la conscience de classe des ouvriers». (Souligné par Gorter.)

Cette fonction du parti déterminait la structure et le fonctionnement de l’organisation communiste. Au lieu de regrouper d’énormes masses, au prix de l’édulcoration des principes et au risque de la gangrène opportuniste, le parti devait rester «un noyau aussi résistant que l’acier, aussi pur que le cristal». Cette idée d’un parti-noyau impliquait une sélection rigoureuse des militants. Mais la gauche hollandaise ne faisait pas du petit nombre une vertu éternelle; la croissance organique du parti se ferait à partir d’un solide noyau et non d’une nébuleuse informe :

Si... nous avons le devoir de nous renfermer pour un temps encore dans le petit nombre, ce n’est pas parce que nous éprouvons pour cette situation une prédilection particulière, mais parce que nous devons en passer par là pour devenir forts.

De façon assez maladroite, Gorter – au prix d’un paradoxe dans son argumentation – se laissait emporter par la polémique contre l’Exécutif de l’I.C. qui ne voyait dans la Gauche communiste que des «sectes» :

Une secte, alors ? dira le Comité exécutif... Parfaitement, une secte, si vous entendez par là le noyau initial d’un mouvement qui prétend à la conquête du monde.

Tout aussi maladroite était l’argumentation sur le fonctionnement centralisé du parti communiste. À la suite du KAPD, Gorter opposait le «parti des chefs» et le «parti des masses», ‘dialectique’ que Pannekoek d’ailleurs refusa d’adopter. Il est visible que toute la Gauche a été traumatisée par la scission d’octobre 1919, à Heidelberg, où la minorité s’appuyant sur une direction non représentative du KPD, exerçant par des manœuvres sa dictature sur le parti, expulsa la majorité. Cette direction de chefs autoproclamés, comme Paul Levi, Heinrich Brandler et Clara Zetkin, s’opposait à la volonté et à l’orientation des masses ouvrières du parti. Le «Parti des chefs» c’était le parti qui nourrissait non la démocratie interne du parti, mais la dictature d’une clique, de haut en bas, en s’appuyant sur la conception de Lénine : un «parti de fer» et une «discipline de fer» – de tels partis «écrasent l’opposition». Le «parti des masses» – et non le parti de masses, que rejette la Gauche se construisait de «bas en haut» avec les ouvriers révolutionnaires du parti.

Gorter, et toute la Gauche communiste avec lui – à l’exception de tendances anarchisantes – ne niait pas la nécessité d’un fonctionnement unitaire du parti, nécessairement centralisé et discipliné. Gorter, qui est souvent et faussement présenté comme le don Quijote de la «lutte contre les chefs», voulait en fait de vrais chefs, une vraie centralisation et une vraie discipline de parti :

... nous sommes encore à la recherche de chefs véritables qui ne cherchent pas à dominer les masses et ne les trahissent pas, et aussi longtemps que nous ne les aurons pas, nous voulons que tout se fasse de bas en haut, et par la dictature des masses elles-mêmes... Cela vaut aussi en ce qui concerne la discipline de fer et le centralisme renforcé. Nous en voulons bien mais seulement après avoir trouvé les véritables chefs, pas avant.

Les implications de ces formulations, ambiguës, sont que le KAPD serait, momentanément, un parti sans véritables chefs, sans discipline et sans centralisation. Ce qui n’était nullement le cas. Gorter semblait, dans l’absolu, renvoyer au futur ce qui était une tâche immédiate. La décapitation du KPD en 19, privé de ses meilleurs chefs (Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Eugen Leviné et Leo Jogiches), expliquait sans doute cette conception.

En fait, de façon intuitive, Gorter développait une idée qui sera celle de toute la Gauche communiste, italienne incluse, après la Deuxième guerre mondiale. Dans les partis révolutionnaires, il n’y a plus, comme dans la IIe et la IIIe Internationales, de ‘grands hommes’ ayant un poids écrasant dans l’organisation. Le caractère de l’organisation révolutionnaire était plus impersonnel et plus collectif. Bordiga pouvait ainsi écrire que «la révolution se lèverait terrible et anonyme»[11]. Gorter remarquait ce fait en 1920, dans un pays développé comme l’Allemagne :

N’avez-vous pas remarqué, camarade Lénine, qu’il n’existe pas de ‘grands’ chefs en Allemagne? Ce sont tous des hommes très ordinaires.

L’existence de ‘grands hommes’ dans un mouvement, la personnalisation de ce dernier, apparaît ainsi comme un signe de faiblesse et non de force. Il est plus propre aux pays sous-développés – où la conscience et la maturité au prolétariat sont moindres, d’où la nécessité des «chefs» -, qu’aux pays industrialisés. Dans ceux-ci, les traditions historiques de lutte créent une conscience de classe beaucoup plus homogène. L’importance des «chefs» décroît en proportion du degré de conscience de masses ouvrières plus aguerries.

c. La «solution ouest-européenne» et la tactique du prolétariat

L’idée essentielle défendue par la Gauche hollandaise est que la tactique préconisée en Europe occidentale est trop «russe» et donc inapplicable. Telle quelle, la tactique de Lénine «ne peut que conduire le prolétariat occidental à sa perte et à des défaites terribles». À la différence de la révolution russe, qui s’était appuyée sur des millions de paysans pauvres, la révolution en Occident sera plus purement prolétarienne. Le prolétariat dans les pays avancés n’a pas d’alliés potentiels, ni la paysannerie ni la petite-bourgeoise urbaine. Il ne peut compter que sur son nombre, sa conscience et son organisation distincte. Le prolétariat est seul et se dresse contre toutes les autres classes de la société :

Les ouvriers en Europe occidentale sont tout seuls. Car, d’autre part, c’est seulement une couche toute mince de la petite-bourgeoise pauvre qui les aidera. Et celle-ci est économiquement insignifiante. Les ouvriers devront porter tout seuls le poids de la Révolution. Voilà la grande différence avec la Russie.

Ce qui est vrai au niveau social l’est encore plus au niveau politique. Les forces politiques, qui représentent les différentes tendances et les différents intérêts des couches bourgeoises et petites-bourgeoises, ne sont plus désunies mais unies contre le prolétariat. À l’ère de l’impérialisme «les différences entre libéral et clérical, conservateur et progressiste, grand-bourgeois et petit-bourgeois disparaissaient». Cela se vérifie dans la guerre impérialiste, et encore plus dans la révolution. Toutes les forces de l’appareil politique du capital forment bloc contre le prolétariat révolutionnaire à l’unité du prolétariat dans la révolution répond l’unité de toutes les forces bourgeoises et petites-bourgeoises, et non leur division :

Unis contre la révolution et, de ce fait, au fond, contre tous les ouvriers, car seule la révolution peut apporter une amélioration réelle à tous les ouvriers. Contre la révolution tous les partis s’accordent sans divisions.

En conséquence, la Gauche communiste rejette toute possibilité ‘tactique’ d’opérer un front uni que avec ces partis, fussent-ils de ‘gauche’; elle rejette l’idée d’un «gouvernement ouvrier» préconisée par le KPD (S) et Lénine.

La nouvelle période historique, celle de la guerre et de la révolution, a effacé les «différences» et «différends» entre la social-démocratie et les partis bourgeois :

Assurément on doit dire que ces différences entre social-démocrates et bourgeois se sont réduites à presque rien au cours de la guerre et de la révolution et qu’elles ont habituellement disparu.

Tout gouvernement «ouvrier» – souligne Pannekoek est par essence contre-révolutionnaire.» Cherchant par tous les moyens à éviter que la brèche ne s’élargisse au flanc du capitalisme et que le pouvoir ouvrier ne se développe, il se comporte en contre-révolutionnaire actif». Le rôle du prolétariat est non seulement de le combattre mais de le renverser pour un gouvernement communiste.

On remarquera que l’analyse de la Gauche sur la nature des partis social-démocrates est encore marquée d’hésitations. Tantôt la social-démocratie apparaît comme l’aile gauche de la bourgeoisie, tantôt comme des «partis ouvriers». La tactique de la Gauche hollandaise apparaît chez Gorter peu claire; aucun soutien à la social-démocratie, de droite et de gauche, dans les élections, mais appel à l’action commune : «à la grève, au boycott, à l’insurrection, aux combats de rue et surtout aux conseils ouvriers, aux organisations d’entreprise». Ce qui revient en fait à dire qu’un front unique «à la base «et «dans l’action» pourrait s’établir avec ces organisations.

Le changement de période historique a modifié profondément en conséquence la tactique du prolétariat en Europe occidentale. Celle-ci s’est simplifiée en tendant directement vers la prise de pouvoir révolutionnaire. Cela ne signifie pas que la révolution prolétarienne sera plus facile en Occident que dans un pays; sous-développé comme la Russie. Elle sera au contraire plus difficile : contre la force d’un capitalisme «encore puissant», «les efforts exigés des masses par la situation sont encore beaucoup plus grands qu’en Russie». Ces facteurs objectifs (force économique du capital, unité des classes contre le prolétariat) pèsent peu, cependant, face au retard des conditions subjectives de la révolution. La Gauche hollandaise, comme d’ailleurs la Gauche italienne, souligne le poids énorme des préjugés «démocratiques» dans le prolétariat. L’héritage «démocratique» est le principal facteur d’inertie au sein du prolétariat. C’est la principale différence avec la révolution russe. Pannekoek l’exprime en ces termes :

Dans ces pays, le mode de production bourgeois, et la haute culture qui lui est liée depuis des siècles, ont imprégné en profondeur la manière de sentir et de penser des masses populaires.

Le mode de pensée prolétarien se trouve faussé par cette «culture» dont les expressions les plus typiques sont l’individualisme, le sentiment d’une appartenance à une «communauté nationale», la vénération de formules abstraites du genre de la ‘démocratie’. La puissance des vieilles conceptions dépassées de la social-démocratie, la croyance aveugle – traduisant un manque de confiance en lui-même – du prolétariat dans les «chefs qui, des dizaines d’années durant, avaient personnifié la lutte, les buts révolutionnaires», et enfin le poids matériel et moral des anciennes formes d’organisation, «machines gigantesques créées par les masses elles-mêmes»; autant de facteurs négatifs qui confortent «la tradition bourgeoise».

Il s’ensuit que la question fondamentale dans les pays développés d’Europe occidentale est la rupture avec l’idéologie bourgeoise, travestie en tradition spirituelle. Celle-ci en se présentant comme «culture» est «un facteur d’infection et de paralysie» des masses. La contradiction entre l’immaturité du prolétariat, trop habitué à raisonner en termes d’idéologie et la maturité des conditions objectives (effondrement du capitalisme)» ne peut être résolue que par le processus du développement révolutionnaire», par «l’expérience directe de la lutte».

La tactique suivie par le prolétariat dans la période révolutionnaire doit nécessairement s’adapter «au stade d’évolution atteint par le capitalisme». Les méthodes de lutte et les formes de combat changent à «chacune des phases» de l’évolution capitaliste. Le prolétariat doit donc «surmonter la tradition des phases précédentes» en premier lieu la tradition syndicaliste et la tradition parlementariste.

d. La question syndicale

À la différence des anarchistes, Gorter et Pannekoek ne rejettent pas de tout temps les tactiques parlementaire et syndicale. Depuis 1914, elles ne sont plus des «armes pour la révolution» (Gorter). Parlements et syndicats expriment désormais le «pouvoir des chefs» sur «les masses». Terminologie quelque peu ‘idéaliste’, escamotant la question fondamentale : est-ce le fonctionnement interne – les ‘chefs’ ­ou la structure même des syndicats qui sont devenus impropres à la lutte révolutionnaire? Cette confusion de terminologie ne manqua pas d’être critiquée âprement par Lénine.

Dans La Maladie infantile du communisme, Lénine affirmait qu’il fallait par tous les moyens, même les moins avouables, pénétrer en force dans les syndicats pour les conquérir, Il les mettait sur le même plan que le mouvement de Zoubatov[12] en 1905, auquel adhéraient les ouvriers russes:

Il faut... même user – en cas de nécessité – de tous les stratagèmes, de toutes les astuces, recourir aux expédients, taire, celer la vérité, à seule fin de pénétrer dans les syndicats, d’y rester et d’y mener coûte que coûte l’action communiste[13].

La réponse de la Gauche hollandaise n’est ni morale ni moralisante, mais historique. La situation de 1920 n’est plus celle de 1905. Les syndicats en Allemagne, pays le plus représentatif de l’Europe occidentale, sont passés du côté de la bourgeoisie et n’ont plus d’ouvrier que son sang sur les mains. Ce ne sont pas seulement de ‘mauvais’ chefs, mais la ‘base’ syndicale qui participe à la répression de la révolution[14] :

Les syndicats sont employés par les chefs et par la masse des membres comme arme contre la révolution. C’est par leur aide, par leur soutien, par l’action de leurs chefs et en partie aussi par celle de leurs membres que la Révolution est assassinée. Les communistes voient leurs propres frères fusillés avec l’aide des syndicats. Les grèves en faveur de la révolution sont brisées. Croyez-vous, camarade, qu’il soit possible que des ouvriers révolutionnaires restent ensuite dans de telles organisations ?

Dans la période révolutionnaire, il n’existe plus de syndicats ‘apolitiques’ ou ‘neutres’, qui se contenteraient d’actions économiques en faveur de leurs adhérents. «Chaque syndicat, même chaque groupement ouvrier, joue un rôle de parti politique pour ou contre la révolution.» À la différence de la Gauche italienne qui préconisait le «front unique syndical», en rejetant le «front unique politique», la Gauche hollandaise refusait tout «frontisme».

Les syndicats, «organisations naturelles pour l’unification du prolétariat» à l’origine, se sont transformés progressivement en organisations anti-ouvrières. Leur bureaucratisation, où l’appareil des fonctionnaires domine les ouvriers, correspond à une quasi-fusion avec l’État. Les syndicats se comportent comme l’État capitaliste en brisant par leur «loi» (règlements, statuts) et par la force toute révolte contre leur ‘ordre’ :

Les syndicats ressemblent également à l’État et à sa bureaucratie en ceci que, malgré un régime démocratique, les syndiqués n’ont aucun moyen d’imposer leur volonté aux dirigeants; un ingénieux système de règlements et de statuts étouffe en effet la moindre révolte avant qu’elle puisse menacer les hautes sphères.

Au même titre que l’État capitaliste, les syndicats ne sont pas à conquérir mais à détruire. Toute idée de reconquérir les syndicats et de les transformer en organes « communistes » ne peut être que la pire illusion réformiste – Gorter compare à plusieurs reprises Lénine à Bernstein. Former une opposition dans les syndicats – dans la tactique de Lénine – qui soit communiste est un non-sens, car «la bureaucratie sait parfaitement s’y prendre pour juguler une opposition avant que celle-ci ne la menace vraiment». Dans l’hypothèse absurde où l’opposition s’emparerait de la direction en chassant les ‘mauvais’ chefs, elle se conduirait exactement comme ces derniers

Remplacez, dans les vieux syndicats, une bureaucratie constituée par un personnel nouveau et, en peu de temps, vous verrez que celui-ci aussi acquerra le même caractère qui l’élèvera, l’éloignera, le détachera de la masse. 99 pour 100 d’entre eux deviendront des tyrans, au côté de la bourgeoisie[15].

Ce n’est donc pas le contenu de l’organisation syndicale qui est mauvais (‘mauvais’ chefs et ‘aristocratie ouvrière’ dans la conception de Lénine), mais la forme d’organisation, laquelle «réduit les masses à l’impuissance. «La révolution n’est donc pas une; question d’injection d’un contenu nouveau, révolutionnaire dans les anciennes formes d’organisation du prolétariat. Il n’y a pas, dans la conception de la Gauche communiste, de forme séparée de son contenu révolutionnaire. La forme n’est pas indifférente[16]. Dans ce sens, la révolution est aussi une question de forme d’organisation, au même titre qu’elle est une question du développement de la conscience de classe, son contenu.

Cette forme ne peut être que les conseils ouvriers en période révolutionnaire ou plus exactement les organisations d’usine. Celles-ci sont un dépassement du corporatisme des vieux syndicats de métier et la selle forme de l’unité de la classe ouvrière. Leurs hommes de confiance, contrairement aux syndicats, sont révocables à tout moment. La Gauche hollandaise, sur ce point ne fait que reprendre à son compte l’exemple russe, où les conseils d’usine et non les syndicats ont réalisé la révolution. Cependant, certaines affirmations de la Gauche hollandaise laissent planer des ambiguïtés et montrent un manque de cohérence : les conseils fourniront «les bases de nouveaux syndicats»;

· elle confond les Unionen allemandes avec les conseils d’usine, formés au sein des conseils ouvriers;

· elle vante l’exemple des syndicats révolutionnaires IWW américains et du «Rank and File Movement» anglais, bien que rejetant toute forme syndicale;

· elle préconise une forme d’usinisme où l’usine est tout: «la révolution en occident ne peut être organisée que sur la base d’usines et dans les usines»; la formation d’organismes territoriaux dépassant le cadre de l’usine n’est pas abordée.

Sur ces questions, la Gauche hollandaise n’allait pas à la racine du problème syndical. Il s’agissait de voir si le «déclin du capitalisme» proclamé par la IIIe Internationale entraînait l’impossibilité de réformes durables; celles obtenues naguère au XIXe siècle par les syndicats réformistes, étaient-elles possibles depuis la guerre? Des organismes ouvriers purement économiques et revendicatifs pouvaient se vider de leurs objectifs de classe, sous la pression de l’État, et être amenés à la collaboration de classe. Ou, dans le meilleur des cas, disparaître, comme pour les Unionen. Le problème essentiel était de voir si réellement des organismes permanents de type revendicatif étaient encore possibles. C’est en fait beaucoup plus tard que la Gauche germano-hollandais trancha dans le sens du rejet de tout organisme économique permanent.

e. Le rejet du «parlementarisme révolutionnaire»

À la différence du courant de Bordiga, la Gauche hollandaise avait longtemps tenu pour secondaire la question de la participation aux élections. Pour cette raison, elle fait une distinction assez peu convaincante entre un pouvoir bourgeois ‘matériel’ incarne par les syndicats et un pouvoir bourgeois ‘spirituel’, incarné par le Parlement. Pourtant, elle définit le parlementarisme comme une force matérielle active, contre-révolutionnaire, entravant la conscience de classe. D’autre part, dans la définition marxiste, l’idéologie apparaît comme une force matérielle.

En fait, l’illusion électorale est un poison pernicieux[17] pour le prolétariat. Celle-ci se rattache aux illusions réformistes et place les ouvriers sous la coupe de chefs parlementaires qui les ont «amené à la guerre, à l’alliance avec le capitalisme» (idem).

Elle paralyse l’activité révolutionnaire et développe la passivité :

Le parlementarisme constitue la forme typique de la lutte par l’intermédiaire des chefs, où les masses elles‑mêmes n’ont qu’un rôle subalterne. Dans la pratique, il consiste à remettre la direction effective de la lutte à des personnalités à part, les députés; ceux-ci doivent donc entretenir les masses dans «l’illusion que d’autres peuvent à leur place mener le combat... Le parlementarisme a la tendance inévitable de paralyser l’activité des masses nécessaire à la révolution... Tant que la classe ouvrière est portée à croire à la possibilité d’un chemin plus facile, où d’autres agissent à sa place... elle hésitera et demeurera passive, sous le poids des vieilles façons de penser et des vieilles faiblesses[18]

Il s’ensuit que l’action ‘révolutionnaire’ de députés, même communistes devient impossible. L’ère des Liebknecht et des Höglund (en Suède) qui pouvaient utiliser la tribune parlementaire est définitivement close. Avant et pendant la guerre, donc avant la révolution, ces deux modèles de ‘parlementarisme révolutionnaire’ pouvaient exercer «une grande influence» (idem); mais depuis la révolution russe, leur action «n’eut plus aucun effet». Même si le prolétariat envoyait au Parlement des Liebknecht, et non des Levi ou des Wijnkoop, le résultat sera négatif : »une très grande partie de la masse se satisferait de (leurs) discours et (leur) présence au Parlement serait ainsi nuisible»[19].

Cependant, sur ce point, la Gauche germano-hollandaise n’aborde guère le problème de la fonction du parlementarisme depuis la guerre. Celle-ci avait montré que le centre de gravité de la politique se déplaçait des parlements dans le gouvernement, se plaçant au-dessus des affrontements d’intérêts bourgeois et devenant le véritable centre de toutes décisions. Dans cette période historique nouvelle, qui fut analysée plus tard comme celle du «capitalisme d’État», les élections apparaissaient comme un moyen efficace de détourner les ouvriers du chemin révolutionnaire, en entretenant toutes sortes de mystifications sur la «démocratie bourgeoise». Cette question de la fonction du parlementarisme dépassait largement celle des «chefs» se substituant à l’activité des masses.

Faute d’analyser en profondeur la fonction nouvelle du parlementarisme, la Gauche hollandaise ne répond pas vraiment sur le fond à Lénine. Elle critique surtout les arguments ‘pragmatiques’ de ce dernier. Le premier de ces arguments est qu’il serait «futile «de faire de la propagande dans le Parlement» pour la conquête des ouvriers et des éléments « petits-bourgeois» non communistes. Mais, souligne Gorter, ceci est un argument fallacieux, car ceux-ci «n’apprennent ordinairement rien par leurs journaux» du contenu des interventions de députés ouvriers. Par contre, Ils peuvent beaucoup mieux connaître les positions révolutionnaires par les «réunions, les brochures et les journaux «communistes.

Le deuxième argument de Lénine – utiliser le Parlement pour profiter des divisions entre partis bourgeois et même passer des compromis’ avec certains d’entre eux – est le plus dangereux, même s’il se rapporte circonstanciellement au cas anglais. La tactique de Lénine était en effet, faute d’un véritable parti ouvrier en Grande-Bretagne, «dans l’intérêt de la Révolution», d’accorder un certain soutien parlementaire[20] aux travaillistes, pour affaiblir la bourgeoisie. Mais, réplique Gorter, les divisions au sein de l’appareil politique bourgeois sont des «divisions insignifiantes». Cette tactique ne peut aboutir qu’à l’exemple pitoyable d’un Levi – lors du putsch de Kapp (mars 1920) – proclamant son «opposition loyale « au gouvernement social-démocrate. Cette politique au lieu de dévoiler l’unité de toute la bourgeoisie contre le prolétariat lui fait au contraire accroire qu’un compromis est toujours possible «avec les bourgeois dans la révolution», Toute politique parlementariste mène inévitablement à une politique de compromission avec la bourgeoisie, culminant dans la formation de «gouvernements ouvriers». Le résultat est une régression politique du mouvement révolutionnaire : dans une période où le «réformisme» est devenu impraticable, la tactique de Lénine ramène le prolétariat sur le terrain réformiste de la IIe Internationale. Et au lieu de rompre avec le vieux système démocratique, les partis communistes se transforment en organismes légalistes régressant vers la vieille social-démocratie :

Le parti communiste se change en formation parlementaire, avec un statut légal identique à celui des autres, plongé dans les mêmes querelles, une version nouvelle de la vieille social-démocratie, mais avec des mots d’ordre extrémistes...

La Gauche hollandaise s’arrête là dans son argumentation. Elle élude, faute d’expérience historique, le problème de savoir si une version nouvelle de social-démocratie dans les partis communistes est possible. D’autre part, si les partis communistes devenaient «social-démocrates», à l’exemple du SPD allemand, cela ne peut signifier qu’une chose : ces partis se transforment en partis de gauche de la bourgeoisie.

f. «L’argument du méridien»

Toute l’argumentation de la Gauche hollandaise s’appuie sur l’exemple de l’Europe occidentale. Cela signifie-t-il que la tactique des communistes de gauche ne s’appliquerait pas dans les pays économiquement arriérés? Ou, au contraire, la tactique développée depuis le Congrès de Bakou en septembre 1920[21] de soutien aux «luttes de libération nationale» serait-elle valable dans ces pays? La réponse de la Gauche hollandaise reste assez contradictoire. Gorter et Pannekoek divergent même dans leur analyse. Gorter semble ne voir la possibilité d’une révolution prolétarienne qu’en Europe occidentale et – à la rigueur – en Amérique du Nord. Trotsky reprochera à Gorter, non sans raison, d’utiliser «l’argument du méridien»[22], en envisageant deux tactiques fondées sur la simple géographie économique. Gorter établit en effet une frontière rigide, quelque peu simpliste, entre deux possibilités tactiques :

Si l’on va de l’est de l’Europe à l’Ouest, on traverse à un certain endroit, une frontière économique. Elle est tracée de la Baltique à la Méditerranée, à peu près de Danzig à Venise. C’est la ligne de partage de deux mondes. À l’ouest de cette ligne, le capital industriel, commercial et bancaire unifié dans le capital financier développé au plus haut degré, domine presque absolument. Le capital agraire même est subordonné à ce capital ou a dû déjà s’unir à lui Ce capital est hautement organisé et se concentre dans les plus solides gouvernements et États du monde. À l’est de cette ligne n’existe ni cet immense développement du capital concentré de l’industrie, du commerce, des transports, de la banque, ni sa domination presque absolue, ni par conséquent l’État moderne solidement édifié[23].

En fait, cet «argument du méridien» recoupe deux problèmes, mal séparés dans la démonstration de Gorter. Chez lui, comme chez les marxistes[24] est affirmé avec force que l’épicentre de la révolution mondiale se trouve en Europe occidentale; de cet épicentre s’étendra le séisme révolutionnaire au reste du monde. Il n’est nullement dit, comme le fera par la suite Trotsky, que pourraient s’édifier des «États-Unis socialistes d’Europe», qui ne seraient que «une forme de paneuropéisme, voire un national-communisme européen.

Chez Gorter, comme chez tous les bolcheviks, la révolution ne pouvait être que mondiale.

Le deuxième problème est celui de l’unité de la tactique mondiale du prolétariat, sur la base des nouveaux principes (dictature des conseils, boycott des élections, rejet du syndicalisme) établis par l’expérience révolutionnaire. Gorter semblerait considérer que la tactique de Lénine était bonne en Russie, mais serait mauvaise en Occident. En réalité, Gorter montre que la révolution s’est accomplie en Russie contre le Parlement, et sans les syndicats, en s’appuyant sur les conseils d’usine. Et «c’est seulement après la révolution» qu’est venue l’alliance avec la paysannerie.

La faiblesse de l’argumentation de Gorter se trouve non dans l’insistance sur le rôle décisif du prolétariat occidental dans la révolution mondiale mais dans le manque d’insistance sur l’unité de tactique et de principe dans les pays développés comme dans les pays sous-développés. C’est seulement plus tard, en 1923 que Gorter affirmera que la tactique communiste de gauche est aussi valable dans les pays sous-développés d’Asie, où le prolétariat doit être rigoureusement indépendant de tous les partis bourgeois et s’allier au prolétariat des pays développés, pour former une même unité.

Par contre la position de Pannekoek est beaucoup plus ambivalente. De façon voilée, Pannekoek critique fortement Gorter :

Considérer la révolution mondiale uniquement dans une optique ouest-européenne, c’est s’interdire d’en saisir la portée universelle.

Pannekoek insiste plus que Gorter sur l’unité de la lutte révolutionnaire par-delà les ‘méridiens’, par-delà les continents :

Il incombe aux travailleurs d’Europe de l’Ouest et des USA, unis aux multitudes d’Asie, de conduire à bonne fin le dur combat en vue d’anéantir le système capitaliste. Ce combat ne fait encore que commencer. Lorsque la révolution allemande aura pris un tournant décisif et réussi sa jonction avec la Russie, que des luttes de masses révolutionnaires éclateront en Angleterre et en Amérique, que les Indes se trouveront en proie à l’insurrection, que le communisme s’étendra du Rhin à l’océan Indien, alors la révolution mondiale abordera sa phase la plus violente.

Mais, de l’autre côté, Pannekoek manifeste en 1920, après la nouvelle défaite du prolétariat allemand, un grand scepticisme sur la capacité du prolétariat d’Europe occidentale d’être le foyer de la révolution mondiale. Il en vient même à se répandre en déclamations lyriques sur «la grande révolte de l’Asie contre le capital ouest-européen concentré en Angleterre», qui conjuguée avec la révolution prolétarienne en Occident, fera de Moscou la «capitale de l’humanité nouvelle». Cet enthousiasme et cette fascination pour les «multitudes» d’Asie préfigurent ceux du congrès de Bakou où sera prêchée la «guerre sainte révolutionnaire» de l’Orient contre l’Occident. Pannekoek ne va pas jusqu’à ce point; mais il en est bien proche en soutenant presque les mouvements de libération nationale en Asie dont il espère – en dépit d’un nationalisme que soulignera par contre Gorter – qu’ils «adopteront une mentalité communiste et un programme communiste». Ce mouvement d’enthousiasme pour les «multitudes d’Asie», enthousiasme peu fréquent chez le scientifique Pannekoek, fut de courte durée. En 1921, la rupture avec l’I.C. lorsque la question russe se posa violemment à la suite de Kronstadt et de la NEP, mit fin chez Pannekoek à l’espoir de faire de Moscou la «capitale de l’humanité nouvelle».

Il fallait un grand courage à Pannekoek et, surtout, à Gorter pour critiquer Lénine, qui jouissait déjà d’un véritable culte dans l’I.C., alors au sommet de son éclat. Accusés d’infantilisme, tous deux – comme porte-parole des gauches communistes hollandaise, allemande et anglaise, montraient une grande maturité et une maturation de leur théorie. La réponse à Lénine de la Gauche hollandaise reste la seule réponse systématique, argumentée et solide du communisme de gauche de l’époque aux positions développées par Lénine.

Philippe Bourrinet.

[1] Bien que Pannekoek n’estimât pas nécessaire de répondre à ce texte de Lénine, qui «n’apportait pas d’arguments nouveaux», sa brochure est inséparable de celle de Gorter, qui en donne de très larges extraits. Traduction dans Invariance n° 7, 1969; la postface est traduite dans le recueil de Serge Bricianer, Pannekoek et les conseils ouvriers, EDI, 1969. La traduction française de la «Réponse à Lénine» est celle de Prudhommeaux, publiée en 1930 par des dissidents de la Gauche italienne. Il vaut mieux, par souci d’exactitude, se reporter au texte allemand republié par «Verlag-Association» de Hambourg en 1974 : Offener Brief an den Genossen Lenin. Eine Antwort auf Lenins Broschüre ‘Der linke Radikalismus – Die Kinderkrankheit im Kommunismus’.

[2] Bulletin communiste n° 34, 18 août 1921 : «Réponse au camarade Gorter», par Trotski, 24 nov. 1920. Lénine, plus fraternel, à la fin d’une discussion avec Gorter, lui avait affirmé : «L’avenir dira qui de nous deux a raison.»

[3] Les éléments les plus impatients de la gauche du PSI étaient ceux de l’Ordine nuovo de Gramsci, à Turin.

[4] Pannekoek, Weltrevolution und kommunistische Taktik, Wien, 1920. Traduction partielle par Serge Bricianer, p. 163-201, op. cit. Les citations de Pannekoek qui suivent sont tirées de la traduction de Serge Bricianer.

[5] Lénine, Discours aux congrès de l’Internationale communiste, p. 66, Éditions sociales, 1973.

[6] Karl Horner : «Der Zusammenbruch des Kapitalismus» («L’effondrement du capitalisme»), Die Kommunistische Internationale, n° 4/5, 1919. En 1919, l’organe de l’I.C. publiait beaucoup de textes de la Gauche communiste hollandaise et anglaise; en 1920, il n’y en eut plus. Un changement manifeste...

[7] Dans une lettre au Danois Andersen-Harild du 10.4.1926, Gorter critique la conception de la «crise mortelle du capitalisme» qui apparaît dans le KAPD être «un dogme» (souligné par Gorter)»au lieu (d’être vue) comme une possibilité ou tout au plus une probabilité». Critique nette de tout ‘fatalisme révolutionnaire’. (La lettre se trouve à l’Arbejderbevaegelsens Bibliotek og Arkiv (ABA) de Copenhague, qui dispose d’un important matériel de la Gauche communiste allemande et danoise.)

[8] L’article de Pannekoek : «Marxismus und Idealismus», publié dans Proletarier – l’organe théorique du KAPD – n° 4, fév. 1921, est une réponse indirecte à Gorter.

[9] Lénine, dans sa polémique contre la Gauche, cite très longuement la brochure du groupe unioniste de Francfort, qui était proche de Rühle. Ce groupe, dirigé par Robert Sauer, quitta par la suite le KAPD pour se fondre dans l’AAU-E.

[10] Formulation reprise par Roland Holst : Partei und Revolution, Wien, 1921. Reprint Kollektiv Verlag Berlin, 1972, avec une introduction de Cajo Brendel.

[11] Cette affirmation du Bordiga de l’après-guerre était néanmoins la justification a posteriori du long anonymat dans lequel il était tombé après 1930 et jusqu’en 1944, date de sa «rentrée en politique».

[12] Zoubatov était un agent provocateur du tsarisme qui avait suscité des syndicats en vue de pousser les ouvriers à des affrontements avec des patrons privés au lieu d’affronter l’État. Cette tentative de l’Okhrana ­en 1901 d’encadrer les ouvriers fit long feu; en 1903, l’association «zoubatoviste» disparut.

[13] Lénine, La Maladie infantile du communisme, Éditions de Pékin, p. 45-46. Cette tactique d’«entrisme» dans les syndicats a été et reste encore largement suivie par les courants trotskystes.

[14] Sur la répression exercée par les syndicats allemands, avec les corps francs en janvier 1919, cf. Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution, Internationaler Arbeiter Verlag, 1929, p. 278. Le fonctionnaire social-démocrate Baumeister, fonctionnaire syndical, et le rédacteur du Vorwärts Erich Kuttner (1887-1942) formèrent le régiment Reichstag, composé de social-démocrates, qui participa avec les corps francs de Noske à l’écrasement sanglant des ouvriers révolutionnaires.

[15] Gallacher (1881-1965), au IIe Congrès de l’I.C., illustra de son expérience d’ouvrier la vacuité de la tactique ‘entriste’ dans les vieux syndicats : «Nous avons travaillé dans les syndicats britanniques pendant 25 ans sans les avoir révolutionnés de l’intérieur. Chaque fois que nous avons réussi à faire d’un de nos camarades un dirigeant syndical, il s’avéra que, au lieu qu’il y ait un changement de tactique, le syndicat a corrompu notre camarade... Il est aussi insensé de parler de conquérir les syndicats qu’il l’est de parler de conquérir l’État capitaliste.» (Der Zweite Kongress der Kommunistischen Internationale, Hambourg, 1921, p. 627-629.) Gallacher par la suite renia ses anciennes positions révolutionnaires; il fut élu député pour le rester jusqu’en 1939.

[16] C’est ce qu’affirmait par contre la revue «bordiguiste» Programme communiste n° 56, 1972 («Marxisme contre idéalisme ou le parti contre les sectes»). Pour les ‘bordiguistes’ : «...le marxisme ne théorise jamais une forme d’organisation comme étant ‘la forme révolutionnaire qui servira, par nature, à l’insurrection et à la conquête du pouvoir. En 1871 ce fut la Commune; en 1917, ce furent les soviets; en Italie, les Bourses du travail auraient pu le devenir.»

[17] Même argumentation dans les «Thèses sur le parlementarisme» de Bordiga : «... la démocratie constitue un moyen de défense indirecte (de l’État capitaliste en répandant dans les masses l’illusion qu’elles peuvent réaliser leur émancipation par un processus pacifique et que l’État prolétarien peut lui aussi prendre la forme parlementaire, avec droit de représentation pour la minorité bourgeoise. Le résultat de cette influence démocratique sur les masses prolétariennes a été la corruption du mouvement socialiste de la Deuxième Internationale dans le domaine de la théorie comme dans celui de l’action.» Cette similitude de positions des Gauche italienne et germano-hollandaise a été niée par la suite par les ‘bordiguistes’ de façon particulièrement sectaire : «... la Gauche marxiste et le KAPD se rencontrent dans l’abstentionnisme, mais se ‘rencontrent’ comme, sur le champ de bataille, deux armées opposées» (sic) (Programme communiste, n° 53-54, «Gorter, Lénine et la Gauche», octobre 1971-mars 1972.)

[18] Pannekoek, op. cit., cité par Gorter, Réponse au camarade Lénine.

[19] Gorter, idem.

[20] Lénine, La maladie infantile du communisme, p. 80.

[21] Cf. Le premier congrès des peuples de l’Orient, Bakou, 1er-8 septembre 1920, reprint Maspéro, Paris, 1971. Ce congrès se tint au moment où le gouvernement soviétique commençait à soutenir Mustafa Kemal en Turquie, lequel ne tarda pas à massacrer les communistes turcs. Ce congrès, regroupant près de 2.000 délégués, fut l’occasion d’une démagogie nationaliste, et même religieuse, de la part de Zinoviev : «L’internationale communiste s’adresse aujourd’hui aux peuples de l’Orient et leur crie : ‘Frères, nous vous appelons à la guerre sainte, à la guerre sainte tout d’abord contre l’impérialisme anglais!’» (p. 46) Les intérêts de l’État russe prédominaient sur ceux de l’Internationale communiste.

[22] Bulletin communiste n° 34, 18 août 1921, «Réponse au camarade Gorter», par Trotsky. Gorter tint un discours d’une heure et demie, face à l’Exécutif. En dépit de ses protestations répétées, son discours ne fut pas publié par l’Exécutif de l’I.C.

[23] Gorter, op. cit.

[24] Cf. Engels, Principes du communisme (1847) : «La révolution communiste ne sera... pas une révolution nationale uniquement, elle se fera simultanément dans tous les pays civilisés, c’est-à-dire au moins en Angleterre, en Amérique, en France et en Allemagne... Elle aura également des répercussions importantes sur les autres pays du monde. Elle transformera complètement leur développement et l’accélérera considérablement. Ce sera une révolution universelle, dont le terrain sera lui aussi universel.»

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