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Philippe Bourrinet

L'Afrique en guerre : Mali et Algérie. Les enjeux stratégiques.

Posted on January 23 2013 by left-disorder

Quels sont les véritables agents des récents (et futurs) conflits en Afrique ?

Il serait hasardeux de réduire le conflit au Mali, après celui de la Libye, à une simple question de sauvegarde des dernières guenilles de l’empire colonial français (la « Françafrique » champ de manœuvres des « barbouzes » de Foccart à Mitterrand). Ce conflit s’insère dans une longue chaîne de conflits stratégiques de la Somalie au Soudan, de l’Éthiopie à l’Érythrée, du Rwanda au Congo-Kinshasa, du Tchad à la Libye. Le Mali est un pion essentiel de la stabilité impérialiste en Afrique, enclavé et enserré par un nombre impressionnant de pays : l’Algérie, le Niger, le Sénégal, le Burkina-Faso, la Mauritanie, la Côte-d’Ivoire.

Les derniers rebondissements de la guérilla islamiste d’abord au Niger, autour des mines d’uranium, puis dans le Sahara algérien, autour des puits gaziers, montrent que les enjeux géopolitiques dépassent bien ceux de l’ex-puissance française, bien déclinante depuis une dizaine d’années.

La « Françafrique » est aux abois. Les USA ont étendu leur zone d’influence sur certains pays stratégiques comme l’Angola, pour mieux contrôler les routes d’approvisionnement pétrolier. Le groupe britannique BP a développé ses positions en Algérie dans un contrôle de l’approvisionnement gazier européen aux dépens de la France. Mais le problème majeur se trouve dans une tendance à la réduction des parts de marché de tous ces pays face à la Chine.

La Chine, sur quasiment tout le continent africain, Algérie incluse, a étendu méticuleusement sa toile. La Chine vise à contrôler l’Afrique non seulement pour le pétrole, mais aussi pour les métaux rares nécessaires au développement de ses industries électroniques et militaires. Selon des chiffres récents, le commerce entre la Chine et l'Afrique est passé de 129,6 milliards de dollars US en 2010 à 200 milliards de dollars US en 2012. Avec l’élimination de Khadafi par la France, la Grande-Bretagne et les USA, la Chine a perdu une importante bataille dans le contrôle de l’approvisionnement énergétique, même si elle conserve toutes ses positions au Soudan qu’elle soutient de toutes ses forces.

Son « allié » actuel, la Russie, semble aussi faire une subite volte-face face à la montée en puissance géostratégique de la Chine à ses frontières. Selon le ministre des affaires étrangères Fabius, la Russie aurait « proposé d'apporter des moyens de transports » pour la logistique des troupes et du matériel français au Mali. Serait-ce une monnaie d’échange pour conserver sa base militaire en Syrie, après la chute inévitable d’Assad II ?

Il est évident que l’intervention de la France au Mali et le réchauffement de ses relations avec l’Algérie n’ont rien à voir avec une quelconque « guerre » des matières premières entre John Bull et l’Oncle Sam d’un côté et l’Europe dont la France essaierait de prendre la direction géopolitique. Tous les pays d’Europe et les USA ont tout à gagner de l’élimination de la Chine du continent africain pour lui couper ses approvisionnements énergétiques, avant que celle-ci ne mette en place son plan de développement naval (pour le moment seulement un porte-avions en mer de Chine).

L’impérialisme français, qui est l’un des cinq lazzaroni du Conseil de sécurité de l’ONU, devra se plier aux décisions que voudront bien lui soumettre les USA. C’est ainsi que le secrétaire d’État américain à la Défense Leon Panetta avait souligné il y a une semaine que les opérations au Mali ne constituaient pas une guerre française mais exigeaient « un effort international » qui devrait être confirmé par l’ONU, autrement dit tous les « lazzaroni », Allemagne et Brésil inclus (puisqu’ils sont associés).

La question du terrorisme islamique qui entraîne ses « brigades internationales » pour former un nouveau califat en Afrique – l’Afrikanistan – pourrait sembler purement anecdotique si elle ne visait à un redécoupage impérialiste de l’Afrique occidentale et centrale au profit de sous-puissances extrarégionales (Arabie saoudite, Qatar, Émirats du golfe arabo-persique), qui s’appuient ici et là sur un « mouvement de libération nationale touareg » pour pousser leurs pions.

La situation gravissime de décomposition économique et politique de tous ces pays africains rattachés naguère à la Françafrique ne peut que nourrir des appétits impérialistes dont les acteurs sont multiples. Dans ce sens, l’élimination de Khadafi a permis d’octroyer gratuitement d’immenses stocks d’armes à des guérillas « islamistes », manipulées plus ou moins par les services secrets d’États islamiques comme l’Algérie, l’Arabie saoudite et le Qatar. Aussi la guerre au Mali et l’offensive terroriste de l’AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique) en Algérie ne sont pas indépendants l’un de l’autre. Leur surgissement ne fait que mettre en évidence un fait :

L’Afrique devient un explosif champ d’affrontements impérialistes tripolaire : USA et pays anglo-saxons (Australie, GB et Canada); Europe (principalement Allemagne, Italie et France) ; et la Chine, en vue d’un contrôle stratégique des matières premières. Face à la toute nouvelle offensive des USA, qui déploie de plus en plus toute sa force militaire contre la Chine en se dégageant de l'Afghanistan, l'Empire du milieu pourrait devenir le grand perdant. Quant à la France « hollandaise » et aux autres pays d'Europe (G.B., tant qu’elle reste dans l’Europe ; la France, l’Allemagne et l’Italie), la question est de savoir quelles parts de marché leur seront concédées dans ce contrôle géopolitique de l'Afrique dont les deux réels acteurs seront inévitablement les USA et la Chine.

La guerre au Mali laisse la porte ouverte à d’autres conflits en Afrique où les grandes puissances impérialistes s’impliqueront de plus en plus, non seulement économiquement mais militairement, ce qui implique la poursuite d’une course aux armements.

23 janvier 2013.

Ph. B

http://lekiosque.finances.gouv.fr/Appchiffre/Etudes/tableaux/EE_31.pdf

chiffre du commerce extérieur n° 31, mai 2012

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