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Philippe Bourrinet

Jean Malaquais, Le nommé Louis Aragon ou le patriote professionnel (fév. 1947)

Posted on July 1 2013 by left-disorder

Les égaux

Jean Malaquais

Le nommé Louis Aragon

ou le patriote professionnel

• L’intelligence servile •

Supplément à Masses, février 1947, n° 7.

LE NOMMÉ LOUIS ARAGON

ou le Patriote professionnel

Il est triste que souvent, pour être bon pa­triote, on soit l’ennemi du reste des hommes.

Voltaire.

Le goût de l’âcre fruit qu’on appelle «patriote» – qu’il soit d’ici ou de là-bas ou d’ailleurs – me vaut la gingivite. Acre et vert fruit en effet qui fait profession d’aimer «son» pays, et par voie de conséquence n’aime pas le vôtre. Acre et vert et «ratatiné» fruit que notre temps sécrète comme la «limace sa bave », mais dont la morphologie ne doit rien à celle des Jeanne d’Arc, Bolivar ou autres Macchabée. Je ne connais pas mélange plus curieux de hargne, de «glande lacrymale» et de «constipation chronique » que cette dame qui se sent tout chose quand sur un manche à balai on hisse les couleurs de «sa» patrie, ce monsieur qui s’étrangle d’émotion qui bat le tambour de «son» régiment.­ Bizarre et «corrosive chimie» qui réactionne comme un acide dès lors qu’on ne pense pas le plus grand bien de la vaillance de vos sous-officiers, de l’excellence de vos vertus domestiques, de la supériorité de votre gomme «à chiquer». Psychologie de dindon qui voit rose au faîte de son tas de fumier, qui voit rouge si le dindon du voisinage y pique le bec.

Psychologie de dindon qui fait la roue et pousse du vent. Mais, du moins, est-il honnête. Le dieu des dindons l’ayant pourvu de la caroncule, il est naturel qu’il la fasse bander. Fidèle à son état, il répondra en gloussant dès qu’on agite la crécelle héroïque. Moldave, il pique une crise si dans un communiqué de presse son nom est précédé de celui du Batave; Batave, il en tirerait orgueil. Il se gonfle et se dilate à la flatterie : quand on applaudit à son plumage, à ses éperons, à sa crotte; et prend rouge si on n’applaudit pas assez bruyamment, à son gré. Il a tous les mauvais goûts celui «d’humecter» ses discours de trémolos vibrants, celui d’admirer les statues équestres, celui de préférer les poèmes pompiers. Remarquablement perméable à la mise en scène, à la fanfreluche officielle, il est de toutes les parades, la claque généreuse et le bonnet approbatif. Mais rien ne le transporte comme le nombre des bombardiers de «notre» aviation, le tonnage de «notre» marine, les boutons de culotte de «notre» infanterie. Non pas qu’il soit indiffé­rent quant aux fromages de «notre» pays, eu tour des hanches de «nos» midinettes, tout ce à quoi il peut accoler l’adjectif possessif «nôtre» ouvre ses vannes patriotiques, car c’est un citoyen qui a la fierté facile, mais avant toute chose il est sensible à la trompette et au sabre. Il est martial comme on louche, comme on est sujet aux rhumes de cerveau; martial naturellement et sans effort. Et plus glorieuse sera la trompette, plus clinquant le sabre sur le pavé, et plus orgueilleux se sentira le Moldave de n’être pas Batave, et le Batave, Moldave.

Mais du moins, est-il honnête. Pas très intelligent mais honnête. Patriote par la force des choses, par la force des cataclysmes, il pense sincèrement – pour autant qu’il pense – que « son» pays a inventé ou contribué à inventer la plupart des choses dont parlent les encyclopédies, depuis l’amour romantique jusqu’au fil à couper le beurre. Il gobe comme médecine les lieux communs et les platitudes du jargon patriotard, les rend diminués d’éloquence mais augmentés de volume, et quoique il puisse n’être pas toujours d’accord avec telles lois de «son» pays, telle stratégie de ses généraux, il vire au bleu si le patriote de l’autre rive y ose une­ critique. Il est pour « laver son linge sale en famille, car bien entendu il croit à la famille nationale. Toute­fois, son éthique ne procédant pas d’une doctrine mais d’un complexe, pas d’une idéologie mais d’un paquet de sentiments, le Moldave et le Batave patriotes ne sont nullement des professionnels du patriotisme. Ils en sont, au contraire, les tristes victimes.

*

* *

Le professionnel du patriotisme, lui, est de complexion toute différente. Il n’a rien des bienheureuses certitudes du dindon, rien non plus de ses suffisances. Encore que gloussant haut et fort, encore que ne méprisant aucune note de la misérable gamme oratoire des démagogues de cirque, il ne souffre pas d’occlusion intestinale : il est conscient de placer une marchandise et en connait le juste prix. L’un relativement ancien – remonte aux guerres de libération nationale du dernier siècle il conjugue et décline patrie-patria à tort et à travers et en meurt asphyxié; l’autre produit de la veille­ puise ses accents dans la décadence de l’idée nationale ... il y met du style et de la guirlande – et n’en meurt point. Semblable au mangeur de curés qui sur ses vie­ jours change en pilier de sacristie, au jeune anarchiste qui en se mariant devient un modèle de petit-bourgeois­ le professionnel, au départ, n’avait que dégoût pour ce que par la suite il mâchera à pleines babines avides La ressemblance, cependant, n’est qu’apparente. Le ci-devant athée, le jeune réfractaire, le non-conformiste en un mot qui finit par rejoindre la grande année des béni-oui-oui, succombe à l’implacable poids des coercitions sociales; il a subi une sorte d’évolution à l’envers et s’est liquéfié sous la dissolvante emprise de normes bourgeoises. Par contre, le spécialiste de la patrie, celui du moins dont dans ces lignes j’entends dessiner la figure, est – en règle presque absolue – un transfuge conscient et organisé. Mais ce qui réellement le différencie du patriote bêlant, c’est que les amours de celui-ci sont ancrées à son sol natal, inséparable en quelque verte d’avec son certificat de naissance, il ne jure que Moldavie – si Moldave, Batavie – si Batave, tandis que celui-là, quelle que soit sa terre d’origine, la langue maternelle, ne professe qu’une exclusive passion : celle de la Russie sous Staline. Ce patriote de métier est, de fait, un apatride. Et, étrangement d’ailleurs, parmi les millions d’apatrides de nos jours, il est l’unique phénomène qui paie allégeance au plus monstrueux des totalitarismes.

*

* *

Le prototype du patriote professionnel apatride, celui qui a atteint une espèce de grandeur dans le maniement du bénitier stalinien, est le nommé Louis Aragon poète par la grâce des dieux, clarinette par la grâce de saint Joseph : Louis Aragon, ex-dadaïste, ex-surréaliste, auteur du «con d’Irène», du «Paysan de Paris», du «Traité du Style», ex-lui-même; Louis Aragon qui écrivait : «qu’il me soit permis ici, chez moi, dans ce livre, de dire à l’armée française que je la conchie », (je cite de mémoire) – qui écrivait comme ça quand il avait du génie : Louis Aragon qui, tel le barde de service de l’Ouzbékistan, s’époumonait : «Hourra Oural! » – qui s’époumonait comme ça quand il n’avait plus guère de génie; Louis Aragon qui, plus cocardier que feu Déroulède, s’égosille de la voix des coqs : « ... Jamais éteint, renaissant de sa braise perpétuel brulot de la patrie» – qui s’égosille comme ça quand, en fait de génie, il lui reste des briques.

Mais peut-être suis-je injuste. Peut-être, me laissant aller avec complaisance au franc dégoût que m’inspire la profession du patriote apatride, suis-je trop content d’accabler le nommé Louis Aragon – l’accabler au point de lui dénier une once de vraie émotion. Peut-être au prix de mon écœurement a-t-il gagné d’autres adhésions, plus valables, plus désintéressées que la mienne. Peut-être l’effet de noix vomiques que sa morale, sa prose, la rime, exercent sur ceux qui toujours croient à la dignité de l’homme, à l’imprescriptibilité de la vie, qui ne se gavent pas de haine ni ne pensent que le massacre appelle le massacre, peut-être cet effet-là n’est pas une juste mesure pour toiser notre professionnel – Peut-être vraiment? Car, enfin, il est salué, il est acclamé, il est goûté comme du miel du nougat du nanan par ceux-là mêmes qui l’avaient honni quand son art – alors authentique – les fustigeait en pleine face. Mais aussi est-ce pour eux qu’il travaille, qu’il sue : «…Ah! Parlez-moi d’amour ondes des petites ondes »; pour cette clientèle qu’il méprise tout en piaillant sous ses fenêtres, et qui le lui rend bien tout en l’enterrant sous la louange; cette clientèle qu’il a ordre de séduire et dont il flatte les bas instincts – comme il est juste pour qui passe dans le camp ennemi et veut s’y faire une assiette.

Et que l’on ne vienne pas me dire que de nouveau je m’abandonne à mon mal de cœur. Dans La Nouvelle Relève, revue catholique et bien-pensante du prude Canada, on peut lire sous la signature de M. Marcel­ Raymond (Vol. III, n° 6, août-septembre 1944) : «Au Canada, celui qui aurait essayé, il y a quelques années, d’écrire en bien de livres comme «Les Cloches de Bâle», «Le Mouvement perpétuel», «Anicet», ou de mettre sur le compte de l’art l’obscénité des «Paramètres », se serait fait montrer du doigt. Il a suffi à ce poète de parler de la France, la main sur le cœur, d’évoquer Dunkerque ou «juin poignardé», pour que tout lui soit pardonné de son passé inquiétant. On le prononce dans les salons; on lit ses vers à la radio, avec toutes sortes d’accompagnements séraphiques», on le cite au petit déjeuner en plongeant le couteau jusqu’à la garde dans le pot de marmelade anglaise. » Que tous ceux qui n’ont jamais rien entendu à la poésie, ont toujours tenu les «voyants» pour des voyous, des farceurs ou des illu­minés l’arrachent maintenant Aragon et en fassent leur vedette, il y a de quoi donner sur les nerfs du critique le plus placide.» Vengeance de la bourgeoisie contre la poésie. Que le symbole du désordre devienne celui de l’ordre et la bannière du nationalisme le plus étroit celui qui veut complètement remuer le passé il y a là quelque chose de gênant ... « leurs étranglements de joie (ceux de la bourgeoisie) et leurs borborygmes d’admira­tion devant, la plupart du temps, le plus mauvais gênent le plaisir de l’admirateur de bonne volonté. Il sent à quel point la poésie a toujours été en avance sur le public et comme Aragon peut la desservir en la remettant au pas.»

Mais on se tromperait en pensant qu’Aragon se consiste de régler le pas à la poésie seule. Les amours de ce patriote sont si exclusives, si entières ses jalousies, il entend museler sa bien-aimée par le haut, et par le bas il entend lui mettre la gainette de chasteté. Car, fut en rimaillant :

Vous pouvez condamner un poète au silence

Et faire d’on oiseau du ciel un galérien

Mais pour lui refuser le droit d’aimer la France

Il vous faudrait savoir que vous n’y pouvez rien

Il réclame les galères et douze balles dans le ventre pour quiconque s’avise de ne point béer avec lui, de ne point se découvrit au mot France, pardon, je veux dire au mot U.R.S.S.

*

* *

«Il y a une poésie de la bassesse», écrit en se regardant dans la glace, le nommé Louis Aragon, à propos des «Pages de Journal» (1939-1942) d’André Gide; et, dans le même texte, lequel en fait de bassesse est son chef-d’œuvre, il ajoute : « Je sais qu’il ne manquera pas des gens pour dire que vraiment on voit un peu trop d’où me vient la dent que je lui conserve.» – Eh bien, Dieu merci non, il ne manquera pas. Trop de gens savent en effet qu’Aragon pâmait d’aise à d’aise à toute virgule échappée de la plume de Gide quand Gide pensait de l’U.R.S.S. ce qu’Aragon estime obligatoire que l’on en pense, et qu’il ne se lasse pas d’exiger la peau de Gide depuis que Gide ose penser qu’en U.R.S.S. on la crève; trop de gens savent à quels nobles sentiments obéissent les véhémentes protestations d’Aragon contre le retour de Gide «parmi nous qui regardons encore des vides sanglants à nos côtés.» – Trop trop, trop de gens. Mais si quelque naïf ne le savait point, Aragon en personne se charge de l’apitoyer sur les plaies de son cœur : cette dent, petit naïf, je la lui garde à cause de ses deux livres sur son voyage au pays de ma flamme. Ce mortel péché – Aragon ne dormira pas tranquille, Jeanne d’Arc ne cessera de renifler ses larmes - tant que Gide ne l’expie pas dans son sang. Les «vides sanglants» que le patriote de métier contemple à ses côtés, ne sauraient être comblés; il y manque le corps du grand vieillard pour que la fosse soit garnie. Aussi, à ce manque à gagner, à ce cadavre manquait à son tableau, Aragon s’empresse d’obvier. Porté sur les ailes de son amour sacré de la patrie, il se laisse descendre en planant sur les «Pages de Journal», et horreur! ce que tout d’abord et tout de suite il découvre, c’est que dès la fin de 1940, l’auteur de «l’Immoraliste» témoigne un grand intérêt pour la langue allemande, pour Goethe plus précisément, comme si, note le nommé Louis Aragon, «comme si, devant le succès des armes allemandes, ce fût un véri­table devoir de lire «Faust ».

Le véritable devoir eut été il va sans dire de se plonger dans une «Vie de Souvaroff» illustrée autant que possible, et à défaut de composer des triolets où Bayard rimerait avec gaillard (ah! si Gide avait le génie lyrique d’Aragon!) essayer du moins quelques réflexions sur l’insondable perversion du peuple allemand. Goethe en tête. Cependant l’épouvante du patriote apatride frise le cauchemar quand Gide – dont on sait pourtant s’il pèse se paroles – quand Gide écrit que plus d’un paysan accepterait «que Descartes ou Watteau fussent allemands ou n’aient jamais été, si ça pouvait lui faire vendre son blé quelques sous plus cher. » Car, n’est-ce pas, nul n’ignore que Normands et Picards et Lorrains guerroyaient un siècle au seul nom de Watteau dont ils ont tous lu le «Discours au seul nom de Descartes dont ils ont tous admiré les« fêtes champêtres». Aragon est d’autant plus outré qu’il sait que dans un paye policé, libre et socialiste l’encre tournerait en eau dans la plume de l’écrivain qui oserait dire du Kalmouk ou du Cosaque qu’ils se fichent comme de leur première culotte que Pouchkine ait été russe ou cubain. Mais quand, le 14 juillet, Gide notera : «Le sentiment patriotique n’est du reste pas plus constant que nos autres amours...» Aragon, dont le patriotisme aura toute la constance qu’implique une consigne politique, Aragon tout simplement monte sur ses grands chevaux et se met à crier : «à mort les traitres!»

«À mort !» a toujours été le cri de prédilection de notre personnage. Même au plus fier de sa jeunesse il traînait dans son sillon un relent de nécrophilie. L’ombre du gibet se profile tout au long de sa tortueuse carrière, et c’est à son ombre qu’il aime rêver. J’ai ouï dire qu’un sien parent par alliance – petit agent provocateur au service du G.P.U. qui a joué de malchance – ayant été exécuté en Russie, on le vit se frotter les mains et disant : « c’est bien fait! » Personne mieux que lui ne cria à mort lors des tragiques journées de mai 1937 à Barcelone; personne n’a mieux dénoncé à la police les mili­tants espagnols antistaliniens réfugiés en France. Aujourd’hui il lui faut la vie d’André Gide! Mais qui ne connaît l’homme ? Qui n’éprouve la nausée à se pencher sur l’abîme dans lequel le nommé Louis Aragon n’a cessé de dégringoler cul par-dessus tête? Qui ne l’a vu, hier antimilitariste, aujourd’hui bombant le ventre sous ses décorations? Hier hystériquement internationaliste, aujourd’hui xénophobe à tous crins? Existe-t-il une figure de jonglerie, un tour de saltimbanque qu’il n’ait exécutés? On l’a vu danser le cosatchok en s’accompagnant de la Marseillaise, s’enivrer de vodka et crier vive le pinard. Applaudir aux procès de Moscou et clamer justice, porter aux nues la «démocratie soviétique » et honnir le « fascisme de chez nous »; on l’a vu se hérisser de piquants au seul nom de l’Eglise et on l’a vu faisant des démarches chez le cardinal Verdier afin que celui-ci intervienne auprès de Franco – suspende le bombardement de Madrid vu que c’est la Noël (1936) ; on l’a vu réclamer le poteau pour les pacifistes, et on l’a vu – lui seul d’entre les valets de plume – avoir l’estomac de proclamer dans sa feuille russe (Ce Soir, 24 août 1939) que le pacte Staline-Hitler signifiait la paix sûre et certaine, la France – cette salope impérialiste – ne rêvant que plaies et bosses. (Pris de court et faute d’instructions, Cachin et feu Péri ne surent sur quelle fesse s’asseoir, et «l’Humanité» du même jour ne souffla mot de cette «paix-là »). Et le voici drapé de bicolore et à cheval sur l’Arc de Triomphe et torturant de faux alexandrins et de fausses rimes, France et silence, le voici donc de nouveau réclamant la potence pour quiconque ne sautille point à sa corde, – à cette corde sur laquelle lui et son digne pendant, le nommé Ilya Ehrenbourg, font le funambule macabre.

Il a tout piétiné, y compris sa propre ombre, tout « souillé » de ses premières amours, tout « pollué» de ses dernières « déjections ». Que le patriote bêlant dont l’oreille et le «foie» s’épanouissent au cocorico d’Aragon ne se gêne pas; il le trouvera dans la poubelle au bas de mon escalier, et il peut l’y ramasser. Et maintenant je vais me laver les mains et me rincer la bouche.

Jean MALAQUAIS.

Il nous faut un Guépéou

par Louis ARAGON (1931)

Extrait du poème : Prélude au temps des cerises

Je chante le Guépéou qui se forme

En France à l’heure qu’il est

Je chante le Guépéou nécessaire de France

Je chante les Guépéous de nulle part et de partout

Je demande un Guépéou pour préparer la fin d’un monde

Demandez un Guépéou pour préparer la fin d’un monde

Pour défendre ceux qui sont trahis

Pour défendre ceux qui sont toujours trahis

Demandez un Guépéou vous qu’on plie et vous qu’on tue

Demandez un Guépéou

Il vous faut un Guépéou

Vive le Guépéou figure dialectique de l’héroïsme

qu’on peut opposer à cette image imbécile des aviateurs

tenus par les imbéciles pour des héros quand ils se foutent

la gueule par terre

Vive le Guépéou véritable image de la grandeur matérialiste

Vive le Guépéou contre dieu Chiappe et la «Marseillaise»

Vive le Guépéou contre le pape et les poux

Vive le Guépéou contre la résignation des banques

Vive le Guépéou contre les manœuvres de l’Est

Vive le Guépéou contre la famille

Vive le Guépéou contre les lois scélérates

Vive Guépéou contre le socialisme des assassins du type

Caballero Boncour Mac Donald Zœrgibel

Vive le Guépéou contre tous les ennemis du Prolétariat

VIVE LE GUÉPÉOU

UNE TACHE DE SANG INTELLECTUELLE

(Certificat)

par Paul ELUARD (1934)

J’ai connu Louis ARAGON pendant qua­torze ans. J’ai eu longtemps en lui une confiance sans réserves. Mon estime et mon amitié pour lui m’ont fait fermer les yeux sur ce que je prenais pour des défauts de caractère. Quand il allait dans le monde, je croyais qu’il était plus léger, plus sociable que moi quand il tentait de temporiser avec notre volonté de manifester publiquement notre colère, j’attribuais celle attitude à un excès d’esprit critique; ses écarts de langage me le rendaient seulement un peu puéril, un peu inoffensif; ses erreurs, je le croyais toujours assez intelligent, assez courageux, assez honnête pour les réparer. Je l’aimais, je l’estimais, je le défendais.

Il y a un an, il est revenu de Russie, après avoir signé un texte désavouant l’activité surréaliste et particulièrement le Second Manifeste du Surréalisme, d’André Breton. Quand ce dernier lui a dit qu’il nous paraissait indispensable de publier un désaveu, Aragon, honteux ou feignant de l’être l’a menacé de se tuer. C’est alors qu’Aragon s’est obscurci pour moi. Une pareille menace m’a fait douter de sa conscience révolutionnaire, un révolutionnaire ne pouvant vivre sur un tel compromis. Troublé, démoralisé, sceptique à voir chaque jour un peu plus apparaître sa mauvaise foi sous un chantage sentimental croissant, j’ai attendu le saut qu’il ne pouvait manquer de faire dans la nuit définitive. Tirant toute sa force de ses reniements suc­cessifs, mais reculant sans cesse le jour où il n’aurait plus rien à renier, le jour où son arrivisme n’aurait plus le reniement pour aliment naturel, j’ai subi toutes les concessions intéressées qu’il voulait bien faire aux mobiles de notre activité. Je l’ai vu, il y a trois mois, usant de moyens théâtraux, fondre en larmes en nous lisant ces phrases déjà suspectes, maintenant monstrueuses, de son article sur « Le Surréalisme et le devenir révolutionnaire » : «C’est pourquoi, mes amis, je considère avec quelque émotion, avec plus d’émotion qu’il ne me plaît de le dire, la singulière entreprise de tous ceux qui voudraient, aujourd’hui, me séparer de vous. J’ai été, cela est vrai, sollicité et re-sollicité de m’écarter de vous. Il est certain que par des voies détournées mais tout aussi perfides, les mêmes gens vous sollicitent aussi de croire que ceci est un fait accompli, qu’on a réussi à nous séparer.» Quand nous lui proposions de lui rendre sa liberté d’action, il nous démontrait qu’il y perdrait toutes raisons d’agir. Brusquement, pressé par la crainte de nous voir dévoiler le double jeu qu’il menait, il se démasqua. Il osa nous demander, lui, l’auteur de trois livres publiés sous le manteau, d’éliminer, sous le prétexte que des esprits mal­veillants voudraient la faire passer pour pornographique, la collaboration de Salvador Dali à nos publications. Devant notre stupéfaction, il comprit qu’il devait abandonner tout espoir de ruiner l’activité surréaliste. Il n’attendit plus que le premier pré­texte venu pour la dénoncer, et, au moment exact où Breton commentait les résultats de la protesta­tion que nous avions élevée contre l’inculpation d’un de ses poèmes, il n’hésitait pas à nous accuser d’être des contre-révolutionnaires.

Il le fit avec la même désinvolture qu’il écrivait, au lendemain de la mort de Lénine, «Moscou-la Gâteuse». Je comprends qu’il ait toujours tenté de justifier à nos yeux le principe d’une révolution par bonds qui lui serait propre et qui ne laissait pas d’être de me paraître inquiétante. C’est seulement au­jourd’hui qu’il m’est donné de voir, en effet, quelles contradictions misérables il entend faire passer à la faveur de sa prétendue conception dialectique de la vie.

L’incohérence devient calcul, l’habileté devient­ intrigue, Aragon devient un autre et son souvenir ne peut plus s’accrocher à moi. J’ai pour m’en dé­fendre une phrase qui, entre lui et moi, n’a plus la valeur d’échange que je lui ai si longtemps prêtée, une phrase qui garde tout son sens et qui fait justice, pour lui comme pour tant d’autres, d’une pensée devenue indigne de s’exprimer :

«Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle» (Lautréamont).

ARAGON MIRLITON

La Marseillaise (1934)

Allons enfants

de

la

Mais je vous demande un peu ce que patrie a à voir avec

Ce grand partage du monde entre, quelques-uns et

L’énorme troupeau dépossédé

Qui chante en russe d’ailleurs ici

Debout, peuple travailleur, le jour de gloire est arrivé

La Marseillaise…

Je salue ici

Ceux qui se mutinèrent au Chemin-des-Dames

En mil neuf cent dix-sept.

Je salue ici

Ceux qui surgirent de la boue

Avec à la bouche un grand cri,

Et tournèrent leurs armes du côté de la Marseillaise.

Et ceux qui dirent feu

Sur eux

Sont encore de ce monde.

Je salue ici

Le prolétariat contre la guerre

Pour la transformation de la guerre

En révolution.

Je salue ici l’Internationale contre la Marseillaise.

Cède le pas, ô Marseillaise,

À l’Internationale, car voici

L’automne de tes jours, voici

L’octobre, où sombrent tes derniers accents

Qu’un sang impur

Abreuve nos sillons.

On va bien voir lequel est le plus rouge,

du sang du bourgeois ou du sang de l’ouvrier.

Debout,

Peuple travailleur.

Debout,

Les damnés de la terre…

Vers d’almanach (1945)

Il est un air d’hier qui poursuit ma mémoire.

Vous pouvez m’étourdir de nouveaux opéras,

Qui l’a chanté toujours le chantera.

Aujourd’hui comme alors, il fait le cœur moins noir.

Ce chant, jusqu’à la mort mon orgueil et mon bien,

C’est la France, écoutez ce chant qui monte d’elle.

Car le moment est mûr où le mot liberté

met aux lèvres de tous un juillet de fournaise.

Ô l’énorme contagion des Marseillaises,

Le chant rien ne saura cette fois l’arrêter.

La romance des quarante mille

Un air ancien dont les tyrans s’émurent

Siffle ce soir au simoun d’Algérie.

Quarante mille en marche et qui murmurent

Cet air issu, Marseille, de tes murs.

Quarante mille enfants de la patrie.

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