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Philippe Bourrinet

Communisme des conseils en Allemagne - KAPD

Posted on December 18 2012 by left-disorder

COMMUNISME DES CONSEILS EN ALLEMAGNE*

L’histoire du communisme de gauche « occidental » est pratiquement inconnue en Hongrie et dans les autres pays intégrés de force à l’ancien Empire capitaliste d’État soviétique. Cette gauche était parfois évoquée sous l’étiquette infamante de maladie infantile en référence à la brochure polémique de Lénine (l’extrémisme de Gauche...), ou jetée aux oubliettes du « mouvement ouvrier » en la cataloguant de courant “syndicaliste” ou “anarcho-syndicaliste”. C’est cette Gauche « infantile », en particulier le KAPD en Allemagne, qui a combattu la conception léniniste qu’un parti monolithique et un État-Parti pouvaient mener le prolétariat à la victoire.

1. – Les origines de la Gauche communiste allemande. – Naissance du KAPD

a) Origines idéologiques

L’histoire du KAPD n’est pas séparable de celle de la Gauche communiste internationaliste d’avant 1914, essentiellement les radicaux hollandais (Gorter et Pannekoek) et allemands (Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht). Ils ont compris vers 1903-1905 l’importance historique des grèves de masse contre le pouvoir de l’État ainsi que l’importance de l’apparition des conseils ouvriers (Arbeiterräte) comme organes collectifs de masse de tout pouvoir prolétarien.

Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek soulignent déjà fortement le renversement de perspective au sein du mouvement ouvrier : la fin d’une ère (relativement) pacifique de réformes, l’ouverture d’un cours historique dans la lutte pour le pouvoir visant à renverser la domination capitaliste. Cette lutte historique a entraîné un bouleversement total de la conscience de classe. D’où l’importance du facteur subjectif à côté du facteur objectif jouant un rôle déclencheur dans le processus révolutionnaire : la crise et la guerre mondiale. La faillite de la social-démocratie le 4 août 1914, le combat internationaliste de Liebknecht et Rosa Luxembourg, en Allemagne, contre l’Union sacrée et la guerre et, enfin, le « lever de soleil » de la révolution à l’Est en Russie ont considérablement accéléré l’explosion révolutionnaire à l’Ouest.

Comme [par la plume de Dethmann, membre de l’Exécutif] le KAPD le soulignait – juste après la rupture avec le Komintern (août 1921) – les Conseils ouvriers qui avaient pris le pouvoir en Russie en 1917 avaient laissé la voie libre à la propagation d’un « tsunami » révolutionnaire dans le monde entier :

Le prolétariat révolutionnaire du monde entier a une dette infinie envers le prolétariat russe. Le prolétariat russe lui a montré les moyens et les méthodes (grève de masse et insurrection) qui ouvrent la voie au pouvoir politique; en même temps, il a montré quelle était la forme de l’État prolétarien : les conseils ouvriers. C’est la grande action qui est le succès incommensurable de la Révolution russe !

b) L’indécision politique du parti pendant la guerre et la Révolution de novembre

Malheureusement, le KAPD est né trop tard, au milieu de fortes confusions, les révolutionnaires allemands ayant longtemps hésité à rompre avec la social-démocratie qui avait adhéré à l’Union sacrée.

Quand est né le groupe “Die Internationale”, le noyau des spartakistes (Spartakusbund), créé par Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, le groupe agit au d’abord clandestinement au sein du SPD, pour être finalement exclu et pourchassé par la police. Quand la gauche pacifiste (Kautsky, Bernstein) fut exclue du SPD à son tour en 1916 donnant naissance à l’USPD (socialistes indépendants) en avril 1917, la majorité des spartakistes adhérèrent à l’USPD. Seuls les Linksradikale (Gauche radicale), Socialistes internationaux, refusèrent toute position « centriste », et en conséquence se tinrent hors de l’USPD. Otto Rühle, le 12 janvier 1916, suggérait dans une lettre publiée dans les quotidiens radicaux de rompre totalement avec la sociale-démocratie. Telle était aussi depuis 1915 la position de la Gauche de Brême (Bremerlinke) autour de Johann Knief, fortement influencé par Pannekoek .

En novembre 1918 éclata la révolution allemande. Alors que la révolte des marins de Kiel s’étendait comme une traînée de poudre, que les conseils de soldats et d’ouvriers poussaient comme des champignons, la bourgeoisie et la Reichswehr se résignèrent à donner le pouvoir à la sociale-démocratie afin de tuer dans l’œuf toute velléité de radicalisme, tels que le rejet de la Constituante et l’appel à la destruction des syndicats, et finalement la prise du pouvoir.

Rapidement ce fut une suite de défaites anglantes des conseils : après le « suicide » des conseils à Berlin en décembre 1918 qui donnaient tout le pouvoir au gouvernement SPD de Noske, Ebert et Scheidemann, la voie était libre pour écraser dans l’œuf les tentatives d’insurrection menées aventureusement par le KPD (Spartakusbund) en janvier et mars 1919.

 Le KPD paya le prix fort de son impréparation – l’assassinat de ses meilleurs dirigeants comme Liebknecht, Jogiches et Rosa Luxemburg – mu tantôt par des poussées de fièvre insurrectionnelle, alors que le parti était encore isolé, tantôt par des poussées de fièvre parlementariste d’une direction (celle de Paul Levi), qui souhaitait participer à des élections que la majorité des ouvriers révolutionnaires condamnait. 

c) Naissance du Komintern en mars 1919

Conscients du fait qu’il était artificiel de construire de façon précipitée une nouvelle Internationale, Rosa Luxemburg et Leo Jogiches ont décidé de ne pas y adhérer, de ne pas donner trop d’impact idéologique et organisationnel au bolchevisme qu’ils critiquaient pour son despotisme, son jacobinisme, son terrorisme et la dictature du parti. Eberlein avait le mandat impératif de voter contre mais, sous la pression des bolcheviks, il s’abstint.

Très rapidement, le Komintern dirigea toute la politique du KPD, utilisant la présence de Radek en Allemagne, sa propre influence au sein du parti, pour combattre la Gauche communiste et pour tisser des liens diplomatiques entre la Russie des soviets et l’Allemagne, y compris par le truchement de certains dirigeants de la Reichswehr, afin de combattre l’ennemi « héréditaire » : la Pologne... Le Komintern en Allemagne chercha même à utiliser les nationalistes turcs dans l’intérêt de la politique russe. Mentionnons Ismail Enver Pacha. Après avoir fui Constantinople, occupé par l’Entente, il arriva à Berlin à la fin de 1919 pour gagner Moscou. Cet ancien ministre de la guerre avait participé à la planification du génocide arménien : il était considéré comme un criminel de guerre . Avec l’aide du Komintern et de Radek, qui lui fournit un avion, il put atteindre Moscou. Il s’offrit le luxe d’une déclaration enflammée au Congrès de Bakou des Peuples d’Orient (juillet 1920), en appelant à la “guerre sainte” contre l’Entente, tout comme son « ami » Karl Radek !

Il est significatif que le bureau de l’Europe de l’Ouest dirigé par Radek (tant qu’il resta en Allemagne), Paul Levi, Thalheimer, Bronsky, Willi Münzenberg développa des positions réformistes : conquérir les masses « organisées » de la social-démocratie, construire des « cellules communistes » dans les syndicats sociaux-démocrates, participer au jeu des élections bourgeoises.

2. – La construction du KAPD

a) La scission au Congrès d’ Heidelberg

Le KAPD peut être considéré comme le fils des organisations d’usine, du mouvement des Unionen (AAUD) qui, au départ regroupaient des tendances politiques (« anarcho-syndicalistes », gauche communiste, Indépendants de gauche) s’opposant violemment aux syndicats. Après l’écrasement des conseils en janvier-mars 1919, les Unionen avaient partout essaimé. Elles étaient des organisations d’ouvriers révolutionnaires qui voulaient s’emparer du pouvoir partout dans le pays, d’abord dans les usines.

La deuxième cause de la naissance du KAPD est la scission brutale du KPD lors du Congrès de Heidelberg en octobre 1919, à la suite des manœuvres de Paul Levi : dès l’ouverture du congrès, pour éviter des débats cruciaux sur les “questions” du parlementarisme et des syndicats, Paul Levi soumit au vote des thèses qui caractérisaient les points de vue de la Gauche de “syndicalistes”, “anarchistes” et « antiparti ». Ces thèses, présentées par surprise le premier jour du congrès, sous forme d’oukase, constituaient le nouveau programme du KPD. La dernière thèse affirmait : “quiconque ayant agi contre (le programme) ou agissant contre lui sera [immédiatement] exclu du parti” . De cette façon, la direction de Levi put exclure la Gauche qui était alors divisée en fractions : Brême (Paul Frölich), Hamburg (Laufenberg et Wolffheim), Berlin (Karl Schröder, Schwab, Rasch, etc.), Dresde (Rühle).

Le but de la direction de Levi, Clara Zetkin, Wilhelm Pieck, Brandler et Fritz Heckert était de chasser et de détruire toutes les tendances anti-syndicalistes et anti-parlementaires du parti afin de suivre la nouvelle politique propagée par le Komintern et son secrétaire exécutif Radek. Ceux-ci souhaitaient développer par tous les moyens des organisations de masse, plus pour la défense de la Russie des soviets que pour le développement de la révolution mondiale.

b) La naissance du KAPD : le soulèvement dans la Ruhr

Pendant la répression du putsch de Kapp le 13 mars 1920, des organes d’un front unifié des travailleurs se développèrent rapidement sous la direction de membres de l’aile gauche du Parti Communiste, d’anarcho-syndicalistes et de membres de l’aile gauche du Parti social-démocrate indépendant (USPD); une Armée rouge dont les forces étaient estimées à environ 50.000 hommes surgit spontanément ; c’est elle qui combattit et désarma rapidement les putschistes. Le 22 mars, l’Armée rouge avait pris les plus grandes villes de la Ruhr, le pouvoir passant dans les mains de comités exécutifs révolutionnaires (Vollzugsräte).

L’aile gauche du KPD, tout comme les « syndicalistes » de la FAU, furent, pendant le soulèvement de la Ruhr, au premier rang pour combattre les Freikorps (corps francs), la Reichswehr (l’armée allemande) et le SPD. Dans l’Allemagne centrale, des éléments comme Max Hölz avaient rompu avec le KPD pour se solidariser les armes à la main avec les ouvriers insurgés de la Ruhr.

Pendant ces évènements, le KPD resta totalement passif et appela à soutenir le nouveau gouvernement social-démocrate, formé après la fuite de Berlin de Kapp et Lüttwitz. Quand ceux-ci durent abandonné leur projet de diriger militairement le pays, Paul Levi, président du KPD, suggéra que les communistes forment une “opposition loyale” dans le cas où le SPD et l’USPD formeraient un gouvernement. Mais l’USPD rejeta une telle coalition. Aussi, les sociaux-démocrates nommèrent Hermann Müller à la tête du gouvernement. Le pire se présenta très vite. Le coup de poignard final dans le dos des ouvriers insurgés a été l’Accord de Bielefeld signé le 24 mars 1920 par les partis bourgeois, les syndicats, l’ensemble des partis sociaux-démocrates (SPD et USPD) et deux représentants du KPD, avec l’accord de Wilhelm Pieck . L’Armée Rouge devait déposer les armes, mis à part quelques ouvriers qui devraient s’intégrer dans la police locale. En échange, la Reichswehr devait garder l’arme aux pieds hors de la Ruhr. Mais quand les ouvriers eurent rendu leurs armes, les forces gouvernementales marchèrent sur la Ruhr, épaulées par des unités des Corps-Francs – qui avaient été dissous puis intégrés dans l’armée! La Terreur Blanche se répandit à travers la Rhénanie-Westphalie ; les quartiers ouvriers furent pillés et brûlés et des familles ouvrières entières furent massacrées.

c) L’activité du Parti. Le programme

Le KAPD a été fondé immédiatement après l’insurrection de la Ruhr en avril 1920, alors que le parti envoyait des délégués à Moscou pour obtenir de une aide urgente et demander au Komintern l’exclusion de l’Internationale du parti de Levi et Pieck et l’admission immédiate du KAPD dans le Komintern. Mais, comme on l’a vu, le programme du KAPD était complètement opposé à celui du Komintern.

1. Rejet des syndicats et constitution d’organisations révolutionnaires d’usine (Betriebsorganisationen), afin de mettre en place les conseils ouvriers, véritables organes de pouvoir du prolétariat :

2. Rejet du parlementarisme et de toute activité électoraliste ;

3. Rejet de la dictature de tout parti sur la classe : le parti n’est pas un état-major trônant au-dessus de la classe;

4. Importance du facteur subjectif (la conscience de classe). Comme le soulignait la Gauche allemande : « le principal problème de la révolution allemande était celui du développement de la conscience de soi du prolétariat allemand » .

d) L’élimination du national-bolchevisme et des tendances localistes

Fondé dans la précipitation, le KAPD devait se débarrasser de deux ailes qui refusaient toute idée de parti, affirmant que “la révolution n’est pas une affaire de parti” ou que par définition “tous les partis sont bourgeois par nature” (Otto Rühle), parce qu’ils représentent l’idée de la révolution bourgeoise. Contre ces tendances qui se développaient dans le prolétariat allemand du fait d’une haine générale contre les bonzes syndicaux et les dirigeants du SPD, le courant centraliste de Berlin défendait l’idée d’une organisation centralisée, avec de véritables dirigeants sélectionnés par la lutte de classe et rien d’autre.

Menée par Wolffheim et Laufenberg, cette tendance détenait la majorité à Hamburg. Elle défendait une guerre révolutionnaire contre l’Entente, menée par une Armée Rouge. Wolffheim et Laufenberg, théoriciens des Unions (Unionen), répandaient cependant des conceptions nationalistes, étrangères au marxisme, dès 1919 :

Les conseils d’entreprise deviennent l’élément du regroupement national, de l’organisation nationale, de l’unité nationale parce qu’ils sont l’élément de base, la cellule originelle du socialisme.

Pire que tout, la tendance de Hambourg voyait le nationalisme, et non l’internationalisme, comme une arme pour le prolétariat

L’idée nationale a cessé d’être un moyen aux mains de la bourgeoisie contre le prolétariat, et il s’est retourné contre le premier... La grande dialectique de l’histoire a fait de l’idée nationale un instrument du pouvoir prolétarien contre la bourgeoisie.

Mais après un rapport de Arthur Goldstein au congrès du parti de 1920 et des interventions de militants disant que le KAPD était par nature anti-national et a-national, le congrès exclut les nationaux -bolcheviks :

Le Congrès du KAPD déclare qu’il ne peut accepter les théories nationalistes de Laufenberg et Wolffheim. Les ouvriers organisés dans le KAPD se définissent sans réserve comme des socialistes internationalistes et, en tant que tels, rejettent toute propagande visant à redonner vie aux conceptions nationalistes dans les rangs de la classe ouvrière.

La tendance national-bolchevik, exclue du parti, se décomposa très rapidement, et sombra très vite dans le néant. Par contre, le flambeau fut repris en 1923 par Radek et le KPD qui lors de l’occupation de la Ruhr par l’armée française entreprirent de récupérer les vrais « patriotes » allemands, y compris les anciens membres des corps-francs, pour établir un front commun contre « les vrais ennemis du travailleur allemand : les capitalistes de l’Entente ».

Le cas d’Otto Rühle était à part. Il était un fondateur idéologique du Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne et a assisté au deuxième congrès du Komintern comme délégué du KAPD. Hostile à la dictature du Bolchevisme sur la classe ouvrière internationale, il déclara :

Nous déclinons, avec tous nos remerciements, votre offre de participation à ce Congrès. Nous avons décidé de rentrer chez nous, de recommander au KAPD une attitude d’« attendre et observer », jusqu’à ce qu’une Internationale vraiment révolutionnaire ait vu le jour, qu’il pourra alors rejoindre.

Hostile à toute idée de parti centralisé, il consacra son activité à la construction d’Unions (Unionen), d’organisations révolutionnaires d’usine localistes et fédéralistes. Rühle fut finalement exclu du KAPD en octobre 1920, emportant néanmoins toute la sympathie de la majorité des militants.

e) Le futur de la nouvelle société : pas de fédération de « nations socialistes »

Il est apparu très rapidement que le Komintern ne défendait plus les intérêts du prolétariat international, mais ceux de l’État national russe qui tentait de réformer l’ancien empire tsariste en adhérant aux guerres de libération nationale et sociale. Dans ce sens, Radek écrivait, pendant la guerre russo-polonaise de mai 1920 : « La guerre sociale du prolétariat... est aussi une guerre nationale... ». En conséquence, les ouvriers devaient être partout de « vrais patriotes » pour défendre la « patrie socialiste»:

Au moment présent, tous les ouvriers de l’ensemble du monde doivent être des patriotes russes, pace que la Russie est le seul pays dans lequel la classe ouvrière détient le pouvoir .

Dans une brochure du KAPD, écrite par Karl Schröder, sur Le futur de la nouvelle société, il était clairement affirmé qu’une société socialiste ne pourrait jamais être une “fédération de républiques soviétiques nationales” – comme affirmé dans la Constitution de la République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie le 10 juillet 1918. Pour le KAPD, le but ultime de la Révolution en Allemagne était la création d’une Commune mondiale associant les conseils du monde entier et qui serait inévitablement crée sur une base territoriale d’entreprises et jamais sur une base nationale .

3. – Le KAPD et le Komintern

Le KAPD – admis comme parti sympathisant en décembre 1920 – était invité à se suicider pour demeurer dans le Komintern qui demandait la rapide dissolution du parti dans le KPD de Levi et Pieck ainsi que la disparition des Arbeiter-Unionen (AAU). Pour le KAPD, la banqueroute du bolchevisme se réalisa en plusieurs étapes, la plus notable étant l’anéantissement de la forteresse prolétarienne de Kronstadt, dont il ne vit pas d’abord l’importance historique.

a) Kronstadt et la liquidation de l’Opposition ouvrière

En effet, le KAPD, dans son journal (KAZ) proclama que : « Les émigrés contre-révolutionnaires russes retournent en Russie et le Comte Wrangel se prépare à apporter son soutien militaire » . Mais en contact avec l’Opposition, ouvrière via Arthur Goldstein à Moscou, délégué du KAPD auprès de l’Exécutif du Komintern, il devint clair que la situation était née de l’activité contre-révolutionnaire de l’État bolchevik :

… le soulèvement de Kronstadt doit être interprété comme un symptôme de l’antagonisme entre le prolétariat et le gouvernement soviétique… ce n’est pas seulement le capital étranger qui joua comme facteur contre le gouvernement soviétique, mais aussi le fait que la grande majorité du prolétariat russe était, du fond du cœur, au côté des insurgés de Kronstadt.

Gorter, après avoir dénoncé la NEP et un processus de “contre-révolution paysanne” en Russie, écrivit que, dès que le Dixième congrès du PCR (b) eut banni l’Opposition ouvrière comme fraction organisée, et toutes les fractions en général, la démocratie ouvrière était bien morte dans le parti bolchevik. «Après le dernier congrès en République soviétique de Russie, on ne peut plus douter qu’en Russie il n’existe pas une dictature de classe mais une dictature de parti. »

Immédiatement, le KAPD traduisit en allemand le texte d’Alexandra Kollontai sur l’Opposition ouvrière qu’elle avait donné discrètement à la délégation du KAPD.

b) L’action de mars 1921 en Allemagne centrale. La voie du putschisme. Max Hölz versus Rühle.

C’est dans ce contexte de persécution de l’Opposition en Russie, avec un prolétariat allemand sur la défensive, que l’Exécutif du Komintern commença à développer la théorie du « forçage de la révolution ». Des hommes comme Bela Kun furent envoyés en Allemagne pour inciter le VKPD à passer immédiatement à l’offensive, y compris par des actions armées. L’Exécutif du Komintern changea sa tactique de « lettre ouverte » aux syndicats et aux « partis ouvriers », pour « un front unique dans les luttes ». Il leur proposa de transformer le « front unique » en des actions communes de lutte armée. Il forma un comité militaire avec le KAPD – qui dut s’incliner par discipline kominternienne, et avec plus ou moins de conviction – afin de lancer des actions insurrectionnelles en Allemagne centrale, en particulier dans les usines chimiques de Leuna. Le KAPD tomba donc aussi dans l’aventurisme. Alors que les ouvriers d’Allemagne centrale, et ceux de Leuna en particulier, hésitaient à s’engager dans la lutte armée contre la police sociale-démocrate, il poussa à l’insurrection, avec l’aide de quelques éléments fraîchement intégrés au KAPD, comme Max Hölz.

En fait, le KAPD était divisé, spécialement en Allemagne centrale. Deux dirigeants du KAPD, Franz Jung et Fritz Rasch, avaient été envoyés par le centre du parti pour coordonner des grèves et des actions avec le VKPD, mais sans ordre de lancer des actions armées. De l’autre côté, Max Hölz, arrivant de Berlin, organisa ses propres commandos en Allemagne centrale, mais sans liaison avec le KAPD. Ces unités conduisirent une lutte de guérilla contre la police dans le district minier d’Eisleben. Il en fut de même pour Karl Plättner et une foule d’autres leaders anonymes qui jetèrent leurs propres milices dans la lutte armée.

L’Action de Mars se paya très cher : une centaine de tués parmi les ouvriers, des milliers d’arrestations, des milliers de condamnés à la forteresse. Comme Paul Levi dénonçait un « putsch bakouniniste » il fut exclu du KPD. Gorter et le KAPD ne s’engagèrent pas dans une autocritique mais plaidèrent pour la défense du mouvement minoritaire des ouvriers de l’Allemagne centrale, forcés à se défendre contre l’offensive militaire du pouvoir SPD. Avec plus de lucidité, Rühle soulignait que « la révolution en Allemagne est perdue pour très longtemps. »

c) Le dernier combat du communisme de gauche au sein du Komintern : le Troisième congrès mondial (22 juin – 12 juillet 1921)

En fait, la Gauche allemande et hollandaise s’est retrouvée complètement isolée dans le Komintern, même avant d’avoir fait entendre sa voix pour la dernière fois dans un congrès de l’Internationale. Il y avait peu de réactions au sein de l’Internationale contre la politique de l’État russe; et les dirigeants du Komintern, qui défendaient la ligne réformiste de Paul Levi trouvèrent un appui majeur en Lénine. Mais pour la Gauche communiste, il s’agissait de combattre sans merci pour sauver la Révolution russe et la Révolution mondiale en détachant vite la Troisième Internationale de l’emprise de l’État russe:

Par tous les moyens, nous devons faire en sorte, en acte, que la Russie demeure un pouvoir prolétarien. Détacher politiquement et organisationnellement la IIIe Internationale du système de la politique d’État russe tel est le but qu’on doit se fixer si nous voulons prendre en compte les conditions de la Révolution ouest-européenne. La prochaine étape qui mène à ce but nous semble être l’édification d’une instance politique en Europe occidentale, qui – en contact plus étroit avec Moscou – permette d’obtenir une continuelle indépendance dans toutes les questions politiques et tactiques, dès qu’il s’agit de l’Europe occidentale.

Au Troisième congrès du Komintern, le KAPD lutta avec un grand courage pour défendre ses positions sur chacun des thèmes de l’ordre du jour (crise économique et cours historique; question russe ; Action de Mars). Les interventions de chacun de ses quatre délégués, limitées à dix minutes, étaient accueillies par des rires, des interruptions grossières ou pire par l’indifférence. L’ordre du jour était manipulé : leurs thèses ne devaient pas être discutées au congrès. Contrairement à une tradition du mouvement ouvrier, on leur refusa de présenter les rapports alternatifs de l’opposition. Enfin, on leur posa un ultimatum : le parti avait trois mois pour se fondre dans le VKPD, sous peine d’exclusion du Kominterm. Les délégués du KAPD rejetèrent l’ultimatum, mais sans proclamer qu’ils quittaient l’Internationale, souhaitant que l’ensemble du parti se prononce sur la question, en pleine connaissance de cause.

Le 31 juillet, la direction du parti, menée par Karl Schröder, accepta une résolution déclarant la rupture avec la Troisième Internationale et proclamant la nécessité « de bâtir une Internationale communiste ouvrière (KAI) comme la tâche la plus urgente pour le prolétariat mondial ». Son attitude à l’égard de la Russie soviétique restait néanmoins « ouverte » : « Tant que le gouvernement soviétique agit comme facteur de la révolution prolétarienne, le KAPD a le devoir de le soutenir par une solidarité active. S’il quitte ce terrain et se comporte comme un agent de la révolution bourgeoise, il devra être fermement combattu par le KAPD ».

Le 16 août, Gorter se prononça aussi énergiquement pour la formation d’une nouvelle internationale communiste lors d’une session du Comité Central Élargi du KAPD. La section de Berlin se prononça résolument contre.

C’est après le congrès de septembre 1921 et la proclamation de la KAI que commença un processus de désintégration qui culmina avec la scission de mars 1922 entre une tendance d’Essen et une tendance de Berlin. Malgré la formation de tendances d’« ultragauche » au sein du KPD après 1925 et un renouveau en 1926-27, le KAPD (et l’AAU) restèrent totalement isolés, confinés dans de petites organisations.

Le triomphe du stalinisme et du nazisme démontrait dans le sang que le prolétariat international suivait désormais la voie de la contre-révolution, le chemin vers l’abîme.

4. – L’héritage de la Gauche communiste germano-hollandaise : positions vis-à-vis de la Révolution russe et du Komintern

La réflexion théorique se poursuivit dans le mouvement des Conseils en Allemagne jusqu’en 1933 puis dans la Gauche communiste hollandaise après cette date. C’est durant cette dernière période que la Gauche communiste germano-hollandaise prend sa forme définitive.

4. L’héritage politique du communisme des conseils

a) La Russie : un capitalisme d’État, une « révolution bourgeoise »

Très rapidement le KAPD, puis l’ensemble de la gauche allemande et hollandaise, développèrent l’idée que la Révolution Russe ainsi que le Komintern étaient perdus pour la révolution prolétarienne.

Dans une brochure non signée mais écrite par Adolf Dethmann – Le Gouvernement des Soviets et la Troisième Internationale, à la remorque de la bourgeoisie internationale (juillet-août 1921) –, juste avant le 4e congrès du KAPD, il était affirmé que la Révolution Russe avait une double nature : révolution bourgeoise – c’est-à-dire paysanne – et révolution prolétarienne.

Les grandes villes sont passées du capitalisme au socialisme, les campagnes du féodalisme au capitalisme. Dans les grandes villes une révolution prolétarienne a été accomplie, à la campagne, une révolution bourgeoise .

De plus en plus, le Komintern marchait vers l’abîme pour tomber dans les griffes d’un État bourgeois russe, avançant masqué sous les oripeaux de l’ancien “pouvoir des soviets” :

La Troisième Internationale est perdue pour la révolution prolétarienne mondiale. Elle se trouve, comme la Deuxième Internationale, dans les mains de la bourgeoisie. Toute la différence entre les deux ne consiste qu’en ceci : les partis nationaux particuliers de la Deuxième Internationale dépendaient de leurs États bourgeois particuliers. Au contraire, la Troisième Internationale dans sa totalité dépend d’un seul État bourgeois.

b) La lutte contre le fascisme et l’antifascisme : La guerre civile en Espagne

Le KAPD puis le GIC hollandais ont toujours été cohérents avec leurs positions de 1921. Ils refusaient la position trotskyste de « défense inconditionnelle » de l’URSS face aux « États capitalistes », et selon laquelle le capitalisme d’État russe était plus progressiste que le capitalisme privé. La Gauche communiste a toujours refusé de choisir un camp ou un autre : démocratique ou fasciste ou stalinien. Elle combattit autant le fascisme que l’anti-fascisme, le nazisme ou le stalinisme.

Pendant la guerre civile espagnole, bien que soutenant la lutte révolutionnaire des ouvriers espagnols, le GIC déclarait que la lutte devait se mener aussi bien contre Franco que contre le Front Populaire et Staline, en établissant le pouvoir des Conseils ouvriers.

La défense de la révolution n’est possible que sur la base de la dictature du prolétariat au moyen des conseils ouvriers, et non sur la base d’une collaboration de tous les partis anti-fascistes... La destruction du vieil appareil d’état et l’exercice des fonctions centrales du pouvoir par les ouvriers eux-mêmes sont les axes de la révolution prolétarienne”. (Octobre 1936, GIC)

c) La lute contre la deuxième guerre impérialiste (1939-1945). Les Conseils ouvriers

Les groupes, issus de la gauche germano-hollandaise, qui subsistèrent dans la clandestinité aux Pays-Bas luttèrent de façon intransigeante contre tous les camps engagés dans la guerre impérialiste. Certains, comme ceux du MLL Front, qui se rallia par la suite aux conceptions communists de conseil, le payèrent de leur vie.

Pendant la guerre, Pannekoek rédigea son livre capital sur les Conseils ouvriers. Il dressa de façon lucide les perspectives et les enjeux toujours actuels des futurs combats révolutionnaires.

Il ne pensait pas qu’une révolution sortirait de la défaite nazi-fasciste inévitable. L’histoire ne pouvait se répéter et que forces alliées feraient tout pour empêcher une nouvelle Révolution de Novembre 1918 :

... contrairement au précédent historique de l’Allemagne de 1918, le pouvoir politique ne tombera pas automatiquement aux mains de la classe ouvrière. Les puissances victorieuses ne le permettront pas : toutes leurs forces serviront à la répression, si besoin est.

La défaite militaire du national-socialisme ferait place nette pour la domination du capital américain en Europe :

Les armées alliées libéreront l’Europe pour permettre son exploitation par le capitalisme américain.

En fait, pour la gauche communiste germano-hollandaise, c’est aux USA que se jouerait finalement le dernier acte de la révolution mondiale :

La classe ouvrière américaine devra engager contre le capitalisme mondial la guerre la plus difficile. Cette guerre sera le combat décisif pour sa libération et pour celle du monde entier.

Sans doute pourrait-on souligner maintenant le rôle décisif de la classe ouvrière en Asie, en particulier en Chine, qui dispute maintenant l’hégémonie mondiale au capital américain.

 

CONCLUSION

La Gauche communiste allemande a toujours essayé de lutter contre tout sectarisme et monolithisme dans le milieu révolutionnaire. Elle s’est battue aux côtés des anarcho-communistes et des syndicalistes pendant la Révolution allemande, comme la FAUD de Rudolf Rocker, pour autant que ceux-ci acceptent la lutte armée contre le pouvoir bourgeois . Mais la Gauche allemande n’était ni une gauche syndicaliste, ni une gauche anarcho-communiste. Opposée à Lénine, elle défendait les principes de l’émancipation du prolétariat par le bas pour une société totalement libre et égalitaire. La prise du pouvoir, la collectivisation des moyens de production étaient le véritable “travail” des conseils ouvriers, totalement indépendant de tout État ou de tout parti monolithique, agissant seulement pour établir sa propre domination sur la société.

La voie prise par le KAPD n’était pas d’établir la dictature d’un Parti-État sur le prolétariat, basé sur un cadre national mais de fonder une veritable démocratie collective reposant sur le socle des conseils ouvriers, indépendants des États et de tout cadre national.

Le 17 décembre 2012,

 

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